Ne penser à rien

Publié le par Sébastien Mallet

 
            À quoi pense-t-on lorsqu’on ne pense à rien ? Cela revient-il à dire que l’on ne pense pas ?
 
            « On peut bien être quelque temps sans penser à soi-même : mais on ne saurait ce me semble subsister un moment sans penser à l’être ; et dans le même temps qu’on croit ne penser à rien, on est nécessairement plein de l’idée vague et générale de l’être. »
Nicolas Malebranche, De la Recherche de la vérité, III, ii, 8, § 1
(Œuvres complètes, Paris, Vrin-CNRS, 1991, I, p. 456)
 
            Pour Malebranche, non seulement je pense toujours plus à l’être qu’à moi, mais même quand je crois penser à l’opposé de l’être — c’est-à-dire au néant, au rien — c’est encore à l’être que je pense. La pensée du rien n’est pas une pensée du tout. Pourtant, j’ai déjà eu l’impression de ne penser à rien : de quoi s’agissait-il ?
 

            Malebranche, dans la lignée de Descartes, reprend la définition de l’âme comme substance pensante : il doit par conséquent refuser que l’âme ne pense pas toujours. Il explique ainsi que lorsque l’on croit ne penser à rien, cela ne signifie pas que l’on ne pense pas. En fait, on a l’impression que l’on ne pense à rien parce que la pensée s’ouvre sur l’idée de l’être en général.
            « L’idée générale de l’infini est inséparable de l’esprit, et elle en occupe entièrement la capacité, lorsqu’il ne pense point à quelque chose de particulier. Car quand nous disons que nous ne pensons à rien, cela ne veut pas dire que nous ne pensons pas à cette idée générale, mais simplement que nous ne pensons pas à quelque chose en particulier. »
Nicolas Malebranche, De la Recherche de la vérité, VI, i, 5
(Œuvres complètes, Paris, Vrin-CNRS, 1974, II, p. 285)
            Toute idée finie se découpe sur l’arrière-fond de l’idée de l’infini. Ne penser à rien, c’est ne penser à rien de particulier, donc penser à l’être en général.
 
            Malebranche illustre ce principe par une analogie entre l’esprit et un morceau de cire :
            « Enfin de même qu’un morceau de cire qui aurait mille côtés, et dans chaque côté une figure différente, ne serait ni carré, ni rond, ni ovale, et qu’on ne pourrait dire de quelle figure il serait : ainsi il arrive quelquefois qu’on a un si grand nombre de pensées différentes, qu’on s’imagine que l’on ne pense à rien. »
Nicolas Malebranche, De la Recherche de la vérité, III, i, 2, § 1
(Œuvres complètes, Paris, Vrin-CNRS, 1991, I, p. 390-391)
            En définitive, c’est parce qu’on pense à trop de choses à la fois que l’on croit ne penser à rien. L’esprit sature, et ne peut plus fixer son attention sur une idée particulière. En perdant toute précision, l’esprit ne saisit plus aucune forme sur le fond de l’idée de l’être en général.
 
            Malebranche poursuit en appliquant cette analogie au cas de l’évanouissement :
            « Cela paraît dans ceux qui s’évanouissent. Les esprits animaux [c’est-à-dire, selon la philosophie cartésienne, les éléments corpusculaires qui animent le corps en parcourant les nerfs] tournoyant irrégulièrement dans leur cerveau, réveillent un si grand nombre de traces, qu’ils n’en ouvrent pas une assez fort, pour exciter dans l’esprit une sensation particulière, ou une idée distincte : de sorte que ces personnes ne sentent rien de distinct, ce qui fait qu’ils s’imaginent n’avoir rien senti. »
(Ibid., p. 391)
 
            Croire ne penser à rien, c’est ne pas se rendre compte que l’on pense à l’infini. C’est une pensée indéterminée. La multitude de pensées produit l’impression (fausse) de l’effet inverse.
            Précisons toutefois que cette pensée informe n’est pas la meilleure façon de penser l’idée d’infini, selon Malebranche.
 

Publié dans Conscience

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