Devenir homme

Publié le par Sébastien Mallet

 
Sartre refuse le concept de nature humaine, selon lequel l’homme aurait une essence définie à l’avance :
            « L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est seulement, non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence ; l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. »
J.-P. Sartre, L’existentialisme est un humanisme
(Paris, Les Éditions Nagel, 1970, p. 22)
 
Bien auparavant, Érasme (1469-1536) écrivait dans son Traité sur les enfants :
            « L’homme ne naît pas homme. Il le devient [= Homines non nascuntur, sed effinguntur] »
(Érasme, De pueris, in Erasmi opera omnia, Amsterdam, North-Holland Publishing Company, I-2, p. 31, l.21).
 
Il ne s’agit cependant pas de faire d’Érasme un partisan avant l’heure de l’existentialisme sartrien.
Il veut, en fait, insister sur le rôle déterminant de l’éducation : la nature humaine doit se forger, elle n’est pas pleinement accomplie dès la naissance.
C’est pourquoi Érasme était favorable à une éducation étendue à tous les enfants — et non réservée à une élite — pour apprendre à se servir correctement du libre arbitre.
 
La citation d’Erasme sera reprise et adaptée en une formule désormais célèbre :
            « On ne naît pas femme. On le devient. »
De qui est-elle, et dans quel livre peut-on la lire ?
 

Publié dans Conscience

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Qadri Jean-Philippe 27/09/2006 02:39

Erasme dans son Traité sur les enfants (Erasme, Bouquins, 1992, pp. 475-548) :
« Il est très vrai, assurément, qu’un homme qui n’a reçu aucune instruction, ni en philosophie ni en aucune science, est une créature bien inférieure aux bêtes brutes » (p. 488) car celui qui conserve son « esprit (…) en friche » (p. 486 ; « une terre en friche, vide », p. 497) rejette l’unique don de la Nature destiné à sa « propre sauvegarde », cet « esprit doué pour le savoir » (p. 484).
« Ainsi, (…) combien un homme est indigne de ce nom s’il manque de culture » (p. 479 ; Erasme, qui dédicace le texte à « l’illustrissime prince Guillaume », suppose ici un homme qui aurait pu recevoir une éducation mais qui l’a rejetée). Car ce faisant, il rejette son appel à devenir un homme, « la nature nous ayant fait naître pour acquérir des connaissances (…) » ; et Érasme de préciser, pour les esprits mal tournés qui penseraient que l’éducation s’arrête à la fin des études scolaires : « Ajoutons que pour un certain nombre d’entre elles, leur acquisition est également nécessaire aux adultes » (p. 478).
En effet, « On ne commence jamais assez tôt ce qui ne sera jamais achevé. Car il nous faut toujours apprendre, aussi longtemps que nous vivons » (p. 542) pour être digne de la « partie (…) de l’homme (…) qui nous a valu l’attribution spécifique du nom d’homme » (p. 482) ; « cette partie de lui-même qui le rend supérieur aux animaux et le fait ressembler de très près à la divinité » (p. 481) — à savoir (on est très loin de Sartre !), à la fois « son âme immortelle » (p. 482) et « la puissance de la raison » dont « la providence divine a doté l’homme, seul entre toutes les créatures » (p. 483 ; plus loin encore : « c’est la raison qui fait l’homme », p. 487 ; cf. encore p. 499).
Ce double don qui crée la culture se traduit par la double responsabilité de l’apprentissage (responsabilité de la société à l’égard de l’individu à éduquer) et de la transmission (responsabilité de l’individu éduqué à l’égard de la société) ; cf. p. 484-485. Ce qu’Erasme résume un peu plus loin par une autre formule : « l’homme est né pour philosopher et accomplir des actions vertueuses » (p. 496) de même que « le chien est né pour chasser, l’oiseau pour voler, le cheval pour courir » et « pour peu qu’à l’inclination naturelle viennent s’ajouter les efforts du maître » (p. 496). Ainsi, tout « l’art » du maître est de « prêter assistance à la nature » (p. 483). Une note de mon livre me renvoie à la formule de Francis Bacon, Homo ars additus naturae, qui signifie « l’homme, c’est de l’art ajouté à la nature ».
Dit autrement, l’homme d’Erasme ne peut pas se former tout seul, sans hommes à ses côtés, sans hommes qui le précèdent et sans conscience de ceux qui le suivent. Non seulement il ne peut pas se former seul mais il n’est pas destiné à SE former directement, sinon en récompense du « service à Dieu et à la Nature » rendus aux hommes (p. 490 ; encore que ce service doit être rendu « même si tu n’as aucun espoir d’en retirer personnellement quelque profit », ibid.).
L’homme-enfant d’Érasme est donc un homme qui doit « être formé et instruit tout à la fois avec zèle et promptitude » (p. 484), premièrement par des parents qui veulent être plus qu’une « demi-mère » ou un « demi-père », désireux d’« affiner [l’]esprit » de leur enfant (p. 487), esprit « informe (…) à sa naissance » (p. 489). Aussi la responsabilité du père comme du maître est terrible : « Si tu ne le façonnes ni ne le modèle avec grand soin, tu seras le père d’un monstre et non d’un homme » alors que « dès sa naissance, l’enfant peut être formé aux qualités propres à l’homme » (p. 489).
Ce façonnement, de modelage, cette « imprégnation » des « esprits vierges et tout neuf » par les adultes (p. 548 ; cf. p. 507) passeront toujours par le langage, la parole et l’écriture, outils nécessaire à « l’étude des belles-lettres » (p. 477).

Sébastien Mallet 27/09/2006 19:09

Merci, Jean-Philippe, pour ton choix judicieux de ces extraits du De pueris, qui permettent de préciser la conception érasmienne de la nature humaine, en décalage avec celle que refuse Sartre.

Colas R 26/09/2006 18:59

La citation est de Simone de Beauvoir, être cher à Sartre; elle reprend Erasme dans son essai "Le Deuxième Sexe". J'aurai tout de même pu traduire le latin de Descartes (larvatus prodeo) mais Justine a été plus rapide!

Sébastien Mallet 27/09/2006 19:08

C’est effectivement la bonne réponse :-)
Simone de Beauvoir, pour l’anecdote, fut reçue deuxième à l’agrégation de philosophie, derrière Jean-Paul Sartre, alors qu’ils avaient exactement le même nombre de points !
Mais parce qu’en 1929 les filles étaient considérées comme du surnombre dans ce concours, elle ne fut pas déclarée première ex aequo avec Sartre...
http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Portrait/visage.htm