Le sommeil de la conscience

Publié le par Sébastien Mallet

 
Puisque nous réfléchissons en cours sur le rôle de la conscience dans l’unité du sujet, voici un texte où Paul Valéry s’étonne de l’ipséité de la personne qui rencontre pourtant chaque nuit l’interruption du sommeil.
 
« O qui me dira comment au travers de l’inexistence ma personne tout entière s’est conservée, et quelle chose m’a porté inerte, plein de vie et chargé d’esprit, d’un bord à l’autre du néant ? Comment se peut-il que l’on ose s’endormir ? Quelle confiance dans la fidélité de mon corps, dans le calme de la nuit, dans l’ordre et la constance du monde !... »
Paul Valéry, Alphabet, « Bouleversant les ombres et la couche... »
(Classiques de Poche, 1999, p.49)
 
Parce qu’on a pris l’habitude de se réveiller en restant (du moins en grande partie) le même que celui que l’on était la veille, on ne s’interroge pas souvent sur la continuité de la conscience qui ne va toutefois pas de soi.
 
Ce questionnement est d’autant plus difficile que les états de semi-conscience, qui constituent les degrés entre veille et sommeil (et inversement), ne sont envisageables que rétrospectivement.
C’est ce que souligne Alain, en examinant l’analogie habituelle entre la somnolence et la pénombre.
 
« Je prends la conscience au bord du sommeil, et, autant qu’il est possible, sans aucune réflexion. Des degrés m’apparaissent, depuis la claire perception jusqu’à la somnolence qui borde le sommeil plein (...). Cette description est bien aisée par analogie avec les degrés de l’ombre, de la pénombre et de la lumière, mais je crois que cette analogie est trompeuse aussi, et que toutes ces peintures crépusculaires sont à refaire d’après cette idée qui vient de se montrer en quelque sorte d’elle-même, c’est que les degrés inférieurs supposent les supérieurs. Car ces situations où l’on borde le sommeil ne se soutiennent point ; on n’y peut rester comme on reste dans la pénombre, et à dire vrai on ne sait qu’on y est que lorsque l’on n’y est plus. Si je suis sur le point de m’endormir et si je m’endors, je ne sais rien du passage ; mais si de cet état ou du sommeil je me réveille et me reprends, alors le passage apparaît comme éclairé par un reflet de cette pleine conscience. »
Alain, Les Idées et les Âges, Livre I, chap. VI
(Paris, Le Club du meilleur livre, 1961, p. 46)
 
Paradoxalement, seule la conscience éveillée peut réfléchir sur la somnolence et le sommeil, alors qu’ils en constituent des affaiblissements, voire des interruptions.
Nous retrouvons ainsi le problème de la distance entre le « je » et le « moi », c’est-à-dire entre le sujet pensant et l’objet pensé qui renvoient pourtant à la même personne.


 
Nous n’allons pas tarder à envisager plusieurs conceptions sur ce problème de la continuité ou de la discontinuité de la pensée, en nous appuyant notamment sur Descartes, Leibniz ou Hume (autant de lectures que vous pouvez anticiper dans le manuel Les chemins de la pensée).
 

Publié dans Conscience

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Clovis Simard 27/06/2012 01:45


(fermaton.over-blog.com),No-18, THÉORÈME du GUÉPARD. - Objet et Conscience.

Jean Louis 06/10/2007 20:16

C'est toujours souhaiter se regarder dormir ou être conscient de son inconscience. C'est toujours prendre comme modèle l'état de veille. C'est toujours vouloir soumettre l'esprit. Comme s'il existait quelque chose ou quelqu'un qui puisse s'abstraire.
Le sommeil sans rêve est-il si différent de l'état de veille ? Non. La seule chose qui les distingue est la connaissance conceptuelle.
Mais aussi bien les perceptions qui échappent à notre attention mais pas à notre perceptivité que l'état dans lequel se trouve un nouveau-né éveillé me paraissent très semblables au sommeil profond.

Jean-Philippe Qadri 17/09/2007 23:04

... je connais cette photo ;-))

Sébastien Mallet 18/09/2007 10:57

Eh oui, je recycle des vieilleries ;-)Ce réveil est une autre façon d'aborder les degrés de passage entre sommeil et veille...