Le moi dans la société technicienne

Publié le par Sébastien Mallet

 
À la suite de l’an dernier où il était déjà question du fait de « rester soi-même », je reprends quelques extraits d’un livre de Jacques Ellul.
Il pourrait sembler étrange, à première vue, de s’interroger sur un lien entre l’identité personnelle et la société technicienne dans laquelle nous vivons. Après tout, chaque être humain n’a-t-il pas à se connaître, quelle que soit l’époque ou la culture dans laquelle il vit ?
 
Pourtant Jacques Ellul construit un lien entre d’une part l’omniprésence de la technique, où tout est mesuré, catalogué, dans un but d’efficacité et de rentabilité, et d’autre part l’altération des conditions nécessaires pour être pleinement humain.
 
« Le Moi, la personne, ne peut se constituer, exister, avoir une histoire, le Moi ne peut devenir librement lui-même que lorsqu’il entre dans le jeu du possible et du nécessaire, ou encore de la liberté et de la nécessité. Il n’y a pas d’individu, pas d’« homme humain », pas de Moi s’il n’y a devant lui aucune liberté, aucune possibilité. (...) Inversement, il n’y a aucune vérité de cette liberté, si l’on ne se fonde et ne se heurte à une nécessité, à un ensemble de nécessités. »
Jacques Ellul, Le bluff technologique, IIIème partie, chap. I, Conclusion
(Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 1988, 2004, p. 399)
 
Pour le redire autrement, l’être humain a besoin d’être confronté à la fois à la possibilité et à la nécessité, afin de se constituer.
Or, la généralisation de la technique — qui n’est pas que matérielle, mais aussi, voire surtout, intellectuelle — fausse cet équilibre entre possibilité et nécessité.
 
« Tout d’abord la technique est devenue ce qui permet de tout faire. Elle est la possibilité en même temps universelle et absolue. (...) Tout ce que l’homme pense ou envie, il peut le réaliser et il semble à l’homme moderne que lorsqu’on rencontre un obstacle, c’est vraiment scandaleux. Quand il y a quelque chose que l’on ne peut pas encore faire, l’homme moderne trouve cela anormal. »
(Ibid., p. 400)
 
 « Et voilà que la réciproque est rigoureusement exacte en même temps, à savoir que si la technique rend tout possible, elle est devenue elle-même la nécessité absolue. (...) On n’échappe pas à la technique. Tous les domaines, toutes les activités, toutes les réalités sont saisis par les techniques et il n’y a plus aucune « réserve » d’aucun ordre, hors de son atteinte. »
(Ibid., p. 401)
 
On perd ainsi le jeu du possible et du nécessaire, car ils correspondent désormais à une seule et même chose : la technique omniprésente.
 
Ellul décrit alors les deux grandes réactions face à cette situation :
- d’un côté, « les théoriciens de la liberté absolue donnée à l’homme » (p. 402) qui ne retiennent que l’idée de possibilité, sans voir qu’ils « écrasent l’homme d’une responsabilité totalement inhumaine : si vraiment la technique me rend souverainement libre, si vraiment je peux faire tout, alors je deviens effroyablement responsable de Tout » (p. 402), y compris des pires catastrophes naturelles ou humaines ;
 
- de l’autre, les partisans de la nécessité absolue (qu’elle soit technique, mais aussi historique, politique ou encore économique) qui condamnent l’homme à un « esclavage (dans le luxe, ou la misère, dans le conformisme ou le camp de concentration) » (p. 403).
 
Cette alternative, qui rend déjà impossible une construction satisfaisante de la personne, peut pourtant être dépassée par une prise de conscience plus élevée.
Mais elle n’est pas apaisante, car elle fait apparaître l’absurdité de la situation :
 
« Qu’arrive-t-il lorsque au lieu de prendre conscience (et justifier) soit la libération par la technique, soit le déterminisme, on prend conscience des deux en même temps ? (...) à savoir quand on comprend que ce qui aurait pu libérer l’homme est exactement ce qui est devenu sa fatalité, ou bien que ce qui est en réalité son destin peut être vécu et reçu par cet homme comme une libération. Et de même si on apprend dans ce milieu technicien que la possibilité, c’est la nécessité, et que la nécessité devient la seule possibilité pour l’homme ! Alors, on atteint effectivement l’absurde. Mais un absurde qui est désormais sans issue. »
(Ibid., p. 403)
 
Nous aurons l’occasion de revenir bien plus en détail sur cette conception de Jacques Ellul, plus tard dans l’année, avec le cours sur la technique.
 
Mais voici déjà une petite illustration de cette omniprésence de la technique dans notre quotidien, où tout est quantifié et évalué en termes d’utilité.
Il s’agit du clip du morceau « Remind me », du groupe norvégien Röyksopp.
 

 
Ce clip, qui date de 2001, a largement inspiré – ironie de l’histoire – une publicité pour un grand groupe industriel français spécialisé dans le nucléaire.
 
Il nous restera à savoir s’il existe une libération possible vis-à-vis de cette finalité totalement utilitaire, pour dire en quel sens on peut être soi-même...
 

Publié dans Conscience

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