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Lycée Augustin Thierry, à Blois (41)

Lundi 16 juin 2008

 

Plus encore que l’an dernier, ce blog a connu une très longue hibernation (merci à ceux - anciens élèves ou élèves actuels - qui sont passés de temps à autre, et qui ont parfois laissé un message).

 

Vous avez tous composé aujourd’hui, et j’espère que vous l’avez fait avec générosité, au sens cartésien du terme, c'est-à-dire avec la volonté d'agir au mieux de vos capacités.

 

Une remarque particulière pour les TL : les sujets étaient tous ardus, j'en suis bien conscient.
J’ai vu l’inspectrice à la réunion d’entente d’aujourd’hui, et elle nous a dit que les correcteurs de la série Littéraire tiendraient compte de ces difficultés.

 

Pour les TS et les TTI, les sujets étaient d’un niveau normal, et il y avait moyen de faire de belles choses ;-)

 

Bon courage à tous pour la suite de vos épreuves !

 

par Sébastien Mallet publié dans : Epreuves et exercices
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Vendredi 1 février 2008
 
Nous avons fini, dans les séries générales, les cours sur la matière et sur le vivant.
Si les TS sont censés avoir de sérieuses connaissances sur la question, les TL maîtrisent parfois moins certains concepts employés dans les sciences de la nature.
 
C’est pourquoi je vous indique quelques liens renvoyant à des présentations de ces notions, dans une langue très claire et avec des comparaisons imagées, pour que tous puissent comprendre de quoi il s’agit.
Ces articles sont écrits par Damien Jayat, un ancien chercheur, qui a décidé de se consacrer à la vulgarisation scientifique.
La lecture en est d’autant plus agréable que le ton est souriant, et que l’on prend bien le temps de progresser d’une idée à l’autre.
 
Voici donc quelques-unes de ces questions qui se posent « au scientifique qui sommeille en chacun de nous, pour peu qu’on aille le débusquer sous sa couette » :
 
 
Pour la liste de tous les billets de Damien Jayat sur Rue89, suivre ce lien (vous y retrouverez notamment le Père Noël, mais pas le correspondant de Pascal ;-)
Et, sait-on jamais, peut-être que certains élèves de TS tireront également profit de ces lectures... ;-)
 
par Sébastien Mallet publié dans : Raison
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Dimanche 20 janvier 2008
 
Dans toutes les classes, nous avons étudié l’Allégorie de la Caverne (République, VII), et nous avons évoqué à cette occasion quelques enjeux politiques de la conception platonicienne.

Nous les approfondirons plus tard dans l’année, mais il est déjà possible d’établir des liens avec la pensée d’Ortega y Gasset.
 
Le philosophe espagnol s’attache, dans La révolte des masses, à analyser le bouleversement radical qu’a connu l’humanité à partir de la seconde moitié du XIXème siècle.
Pour le dire rapidement, il constate que dans l’histoire, la société a toujours été « l’unité dynamique de deux facteurs, les minorités et les masses. Les minorités sont des individualités ou des groupes d’individus spécialement qualifiés. La masse est l’ensemble de personnes non spécialement qualifiées. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses (1929), chap. I
(Paris, Le Labyrinthe, 1983, 1986, p. 50)
 
Or, depuis la fin du XIXème siècle, la masse s’est installée au premier rang. Ortega prend soin de ne pas confondre la masse avec telle ou telle classe sociale : « la masse, c’est l’homme moyen » (Ibid.).
Pour Ortega, l’homme-masse actuel se caractérise par la médiocrité, c’est-à-dire la volonté de faire partie de la masse, en rejetant toutes les normes supérieures et objectives qui pouvaient légitimer une hiérarchie, ou du moins des distinctions reconnues par tous.
 
On pourrait alors être tenté de maintenir une différence nette entre les personnes qualifiées et celles qui ne le sont pas.
Mais Ortega montre que la mentalité de l’homme-masse s’est étendue jusqu’à ceux qui ont développé un savoir déterminé : les spécialistes.
« Car autrefois les hommes pouvaient se partager, simplement, en savants et en ignorants. Mais le spécialiste ne peut entrer en aucune de ces deux catégories. Ce n’est pas un savant, car il ignore complètement tout ce qui n’entre pas dans sa spécialité ; mais il n’est pas non plus un ignorant, car c’est un « homme de science » qui connaît très bien sa petite portion d’univers. Nous dirons donc que c’est un savant-ignorant, chose extrêmement grave, puisque cela signifie que c’est un monsieur qui se comportera dans toutes les questions qu’il ignore, non comme un ignorant, mais avec toute la pédanterie de quelqu’un qui, dans son domaine spécial, est un savant » (Ibid., chap. XII, p. 162).
 
Au delà de la portée polémique des termes choisis, on s’aperçoit qu’Ortega rejoint sur ce point la condamnation platonicienne à l’égard de ceux qui prétendent outrepasser leur domaine de compétence.
« — [Socrate :] (...) Nous avons posé en effet, et nous en avons parlé souvent si tu t’en souviens, que chacun devait exercer une fonction particulière parmi celles qui concernent la cité, celle-là même en vue de laquelle la nature l’a fait le mieux doué.
— [Glaucon :] C’est bien ce que nous disions.
— Et nous avons dit, de plus, que la justice consiste à s’occuper de ses tâches propres et à ne pas se disperser dans des tâches diverses (...) »
Platon, La République, IV, 432a
(GF, trad. fr. de G. Leroux, 2002, p. 237)
 

Platon et Ortega (comme bien d’autres, dont C.S. Lewis déjà évoqué ici sur la fausse égalité démocratique) soulignent les dangers de la confusion intellectuelle qui renonce à tout critère de distinction.

Ortega retrouve ces caractéristiques paradoxalement accrues chez le spécialiste :

« C’est ainsi que se comporte, en effet, le spécialiste. En politique, en art, dans les usages sociaux, dans les autres sciences, il adoptera des attitudes de primitif, de véritable ignorant, mais il les adoptera avec énergie et suffisance, sans admettre — voilà bien le paradoxe — que ces domaines-là puissent avoir eux aussi leurs spécialistes. En se spécialisant, la civilisation l’a rendu hermétique et satisfait à l’intérieur de ses propres limites ; mais cette même sensation intime de domination et de puissance le portera à vouloir dominer hors de sa spécialité. D’où il résulte que même dans ce cas qui représente le maximum de l’homme qualifié, et par conséquent le plus opposé à l’homme-masse, le spécialiste se comportera sans qualification, comme un homme-masse, et ceci dans presque toutes les sphères de la vie. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, chap. XII (p. 162-163)
 
 
En revanche, Ortega ne suit absolument pas Platon dans son refus de la démocratie, ni dans la solution envisagée.
Pour Platon, la Cité juste doit être dirigée par une aristocratie philosophique.
« À moins que, dis-je, les philosophes n’arrivent à régner dans les cités, ou à moins que ceux qui à présent sont appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante et que viennent à coïncider l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie (...), il n’y aura pas (...) de terme aux maux des cités, ni, il me semble, à ceux du genre humain. »
Platon, La République, V, 473cd
 
Pour Platon, le pouvoir doit être confié aux philosophes non seulement parce qu’ils ont la compétence de l’universel mais aussi parce que ce pouvoir ne représente pas une fin désirable à leurs yeux.
« Si tu peux découvrir, pour ceux qui s’apprêtent à diriger, une vie meilleure que le pouvoir, tu peux alors faire advenir une cité bien administrée. C’est en effet dans cette cité seulement que dirigeront ceux qui sont réellement riches : riches non pas d’or, mais de cette richesse qui est nécessaire à l’homme heureux, c’est-à-dire une vie bonne et remplie de sagesse. Mais si ce sont des mendiants et des gens que leur vénalité porte vers des biens privés qui s’emparent des affaires publiques, croyant qu’il se trouve là du bien qu’il faut accaparer, alors ce ne sera pas possible. »
Platon, La République, VII, 520e-521a
 
 
Ortega se fait, au contraire, le défenseur d’une démocratie libérale — à la condition que les différences soient connues et respectées.
Il revient d’ailleurs sur le principe de Platon, pour l’infléchir vers un respect des places encore plus grand. Le philosophe doit lui aussi rester à sa place, en ne confondant pas l’universel (qui est son objet spécifique) et le général :
« Pour que la philosophie gouverne, il n’est pas nécessaire que les philosophes gouvernent — comme Platon le voulut d’abord — ni même que les empereurs philosophent. Rigoureusement parlant, ces deux choses sont très funestes. Pour que la philosophie gouverne, il suffit qu’elle existe, c’est-à-dire que les philosophes soient des philosophes. Mais depuis environ un siècle [Ortega écrit ceci en 1928-1929], ils sont tout sauf cela ; ils sont politiciens, pédagogues, littérateurs ou hommes de science. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, chap. XIII (n. 1, p. 165-166)
 
Il ne s’agit pas que chacun s’enferme dans son rôle ; il faut faire en sorte — et les efforts sont lourds — de connaître les normes objectives qui déterminent les places respectives.
Autrement dit, on attend du spécialiste qu’il ait une culture générale et une réflexion globale sur son rôle dans la société. Cela lui permettra de ne pas se targuer de ses compétences dans son domaine de spécialisation pour intervenir dans ceux qu’il ne maîtrise pas.
 
« Le jour où l’Europe sera de nouveau gouvernée par une authentique philosophie, — seule chose qui puisse la sauver — on se rendra compte de nouveau que l’homme est — qu’il le veuille ou non — un être que sa propre constitution force à rechercher une instance supérieure. S’il parvient par lui-même à la trouver, c’est qu’il est un homme d’élite ; sinon, c’est qu’il est un homme-masse et qu’il a besoin de la recevoir de l’homme d’élite. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, chap. XIII (p. 165-166)
 
par Sébastien Mallet publié dans : Société
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Lundi 14 janvier 2008
 
Ce texte de José Ortega y Gasset (philosophe espagnol ; 1883-1955) est à lire en confrontation avec celui de son contemporain Louis Lavelle.
 
« Nous définissons le langage comme le moyen qui nous sert à exprimer nos pensées. Mais toute définition, à moins d’être trompeuse, est ironique, elle implique des réserves tacites et quand on ne l’interprète pas ainsi elle produit des résultats funestes. Comme les autres, notre définition du langage est ironique. Non pas tant parce que le langage nous sert aussi à cacher nos pensées, à mentir. Le mensonge serait impossible si le parler originel et normal n’était pas sincère. La fausse monnaie circule portée par la bonne. En fin de compte la tromperie n’est que l’humble parasite de la naïveté. Non : ce que cette définition a de vraiment dangereux, c’est ce que nous y ajoutons d’optimisme en l’écoutant ; car si elle ne va pas jusqu’à nous dire que grâce au langage nous pouvons exprimer toutes nos pensées avec une justesse suffisante, elle ne nous montre pas non plus la stricte vérité, à savoir qu’il est impossible à l’homme de s’entendre avec ses semblables, que l’homme est condamné à une solitude radicale et s’exténue en efforts pour parvenir à son prochain. De tous ces efforts, c’est le langage qui parfois arrive à exprimer avec le plus d’approximation quelques-unes des choses qui se passent en nous. Rien de plus. Mais d’ordinaire, nous ne faisons pas ces réserves. Au contraire, quand l’homme se met à parler, il le fait parce qu’il croit qu’il va pouvoir dire tout ce qu’il pense. Et voilà l’illusion ! Le langage n’en permet pas tant. Il dit, tant bien que mal, une partie de ce que nous pensons, mais il élève un barrage infranchissable à la transfusion du reste. Il fait l’affaire pour les énoncés et les démonstrations mathématiques. Dès qu’on aborde la physique il commence à devenir équivoque et insuffisant. Mais à mesure que la conversation passe à des thèmes plus importants, plus humains, plus « réels », son imprécision, sa rudesse, son obscurité vont croissants. Dociles au préjugé invétéré selon lequel nous nous entendons en parlant, nous disons et nous écoutons de si bonne foi que nous arrivons bien souvent à créer entre nous beaucoup plus de malentendus que si, muets, nous nous efforcions de nous deviner. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, Préface, § 1
(Paris, Le Labyrinthe, 1983, 1986, p. 8-9)
 
 
Questions de lecture :
- En quoi consiste l’ironie de toute définition ?
- De quelle manière Ortega utilise-t-il le lieu commun des mots comme monnaie, déjà abordé dans le texte de Lavelle ? Comment lui permet-il d’écarter un danger apparent du langage ?
- Quel est le véritable danger du langage ?
- Selon quel critère s’organise la gradation de la fin du texte ?
 
 
Ortega ne se livre toutefois pas à une condamnation radicale du langage. Il ajoute en effet quelques pages plus loin :
« Le langage qui ne nous sert pas à dire suffisamment ce que chacun de nous voudrait dire, révèle par contre et à grands cris, sans que nous le voulions, la condition la plus secrète de la société qui le parle. » (Ibid., p. 30)
 
On retrouve ainsi la thèse selon laquelle la pratique du langage est révélatrice de la société où il se développe.
 
Il prend alors le cas du latin vulgaire tel qu’il s’est répandu à l’époque du Bas-Empire.
« Dans la partie non hellénisée du peuple romain, la langue en vigueur est celle qu’on a appelée le « latin vulgaire », matrice de nos langues romanes. Ce latin vulgaire n’est pas très connu et nous ne parvenons à lui que par voie de reconstruction. Mais nous en savons bien assez pour être épouvantés par deux de ses traits essentiels. Le premier est l’incroyable simplification de son organisme grammatical comparé à celui du latin classique. (...) C’est en effet une langue puérile qui ne peut rendre l’arête fine du raisonnement ni les miroitements du lyrisme ; une langue sans lumière, sans chaleur, où l’âme ne peut transparaître et qu’elle ne peut aviver, une langue morne et tâtonnante. Les mots y ressemblent à ces vieilles monnaies de cuivre crasseuses, bossuées et comme lasses d’avoir roulé par tous les bouges de la Méditerranée. Quelles vies évacuées d’elles-mêmes, désolées, condamnées à une éternelle quotidienneté ne devine-t-on pas derrière la sécheresse de cet appareil verbal !
            Le second trait qui nous atterre dans le latin vulgaire c’est justement son homogénéité. (...) Nous savons, sans doute, qu’il y avait des africanismes, des hispanismes, des gallicismes dans le latin vulgaire, mais cela démontre justement que le torse même du langage restait commun à tous et identique pour tous, malgré les distances, la rareté des échanges, la difficulté des communications, malgré l’absence de toute littérature qui eût contribué à le fixer. (...) cette unanimité ne pouvait se produire que par un aplatissement général qui réduisait l’existence à sa simple base (...). Et c’est ainsi que le latin vulgaire conservé dans nos archives témoigne, en une pétrification effrayante, que jadis l’histoire agonisa sous l’Empire homogène de la vulgarité parce que la féconde « variété des situations » avait cessé d’être. » (Ibid., p. 30-31).
 
Nous reviendrons plus tard, dans le cours sur la société, sur la doctrine de cet auteur pour voir comment il montre que la société contemporaine est dominée par les masses.
 
par Sébastien Mallet publié dans : Langage
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Dimanche 13 janvier 2008
 
Ces quelques pages de Louis Lavelle (philosophe français ; 1883-1951) offrent aux TL l’opportunité de retrouver plusieurs perspectives étudiées en cours et de s’assurer de leur compréhension.
Mais c’est également l’occasion pour les autres (qui n’ont pas la notion du langage au programme) de voir comment la pensée ne s’isole pas de la pratique de la langue.
Les enjeux de cette relation entre la pensée et le langage ne sont pas que théoriques (pour connaître le fonctionnement de l’esprit humain), mais aussi pratiques : l’appauvrissement de la langue constitue une menace pour la liberté en société.
 
 
            « On s’est toujours plaint de l’écart qui sépare la pensée du langage ; on a toujours opposé la richesse et la vie, le caractère personnel et créateur de l’une à l’indigence, à l’inertie, à l’usure anonyme de l’autre. Bergson plus qu’aucun autre a insisté sur cette disconvenance qui rend toute pensée proprement inexprimable par le langage, et qui l’oblige à faire un perpétuel effort pour vaincre ses résistances et pour le régénérer.
            Cependant s’il est vrai que les vertus de la pensée ne s’éprouvent précisément que par le langage, si elle n’est rien de plus, avant de s’exprimer, qu’une virtualité impuissante, dès qu’elle y parvient elle hausse le langage jusqu’à elle, elle l’anime et fait paraître en lui des possibilités inconnues. Leur union est toujours imparfaite et précaire ; mais leur séparation ne peut même pas être imaginée. Dans cette mystérieuse symbiose, l’une a besoin de l’autre pour prendre corps, mais ce corps n’a de vie que celle que l’autre lui donne. Le langage sans doute paraît pauvre et raide et commun en comparaison de la pensée dont la subtilité, la souplesse, la puissance de renouvellement sont proprement sans limites.
            Mais cette condamnation du langage ne doit pas être trop sommaire : car ses ressources sont elles-mêmes incomparables. Les mots qui ont passé pendant des siècles de bouche en bouche se sont, dit-on, usés comme une monnaie ; mais l’usage ne les a pas seulement usés, il les a chargés de sens ; il leur a donné une densité et une plénitude, une multiplicité d’acceptions et de résonances associées et mêlées les unes aux autres qu’il nous est impossible de retrouver, ni d’épuiser. Le langage contient sous une forme latente toutes les puissances qu’a accumulées en lui l’expérience des siècles, toutes les idées, tous les sentiments, toutes les espérances qui ont traversé la conscience humaine.
            Le langage est la mémoire de l’humanité : il conserve toutes ses acquisitions. Il est infiniment plus riche que la pensée d’aucun individu : il y a donc en lui une fécondité dont nul être au monde n’arrivera jamais à prendre la mesure. Il est le passé présent, le passé de tous les êtres qui ont incarné en lui leurs pensées les plus hautes et les plus familières. Jusque dans l’inflexion et la résonance de chaque mot, on trouve la trace de tous les états d’âme qu’il a servi à traduire. Et quand on dit du mot qu’il suggère plus encore qu’il n’exprime, c’est pour évoquer non pas seulement tout ce passé qu’il agglutine, mais tout un futur qu’il porte déjà en lui et qu’il n’est point encore parvenu à susciter. Ainsi dans l’instantané le mot traverse le temps : il est, si l’on peut dire, le trait d’union, dans notre pensée elle-même, entre le passé et l’avenir, entre le possible et l’accompli. »
Louis Lavelle, La parole et l’écriture, chap. II, § 1
(Paris, L’Artisan du livre, 1942, p. 27-29)
 
 
Questions de lecture :
- Comment Lavelle qualifie-t-il la pensée vécue en dehors du langage ? Dans quelle mesure s’éloigne-t-il de la conception de Bergson ?
- En quoi Lavelle ne se contente-t-il pas de reprendre le lieu commun des mots « usés comme une monnaie » ?
- Qu’implique l’idée selon laquelle le mot est « le trait d’union, dans notre pensée elle-même, entre le passé et l’avenir » ? À quel texte de Bergson (présent dans le manuel Les chemins de la pensée) cette expression du « trait d’union » renvoie-t-elle ? Quelle est la différence essentielle ?
 
par Sébastien Mallet publié dans : Langage
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Mardi 1 janvier 2008
 
Les TL y auront certainement pensé d’eux-mêmes : ce 1er de l’an est le jour opportun pour citer ce Propos d’Alain.
 
            « Tous ces cadeaux, en temps d’étrennes, arrivent à remuer plus de tristesses que de joies. Car personne n’est assez riche pour entrer dans l’année nouvelle sans faire beaucoup d’additions ; et plus d’un gémira en secret sur les nids à poussière qu’il aura reçus des uns et des autres, et qu’il aura donnés aux uns et aux autres, pour enrichir les marchands (...). L’obligation gâte tout. Et en même temps les bonbons de chocolat chargent l’estomac et nourrissent la misanthropie. Bah ! Donnons vite, et mangeons vite ; ce n’est qu’un moment à passer.
            Venons au sérieux. Je vous souhaite la bonne humeur. Voilà ce qu’il faudrait offrir et recevoir. Voilà la vraie politesse qui enrichit tout le monde, et d’abord celui qui donne. Voilà le trésor qui se multiplie par l’échange. »
Alain, Propos sur le bonheur, LXXX, « Bonne année » (2 janvier 1910)
 
            Un mot d’explication, pour ceux qui n’ont pas étudié la doctrine d’Alain : il s’attache à remédier à tous les malheurs imaginaires que les hommes s’infligent, en étant les jouets de leurs passions. Les passions sont ces émotions vécues passivement, qui proviennent des variations des dispositions du corps, qu’Alain appelle les humeurs.
            Si on reste passif, l’imagination amplifie ces dispositions corporelles, suscitant une mauvaise humeur qui va en s’aggravant, et contamine l’entourage.
 
            « La vie en commun multiplie les maux. Vous entrez dans un restaurant [par exemple dans un état de tension parce que vous ne pouvez plus y fumer ;-)]. Vous jetez un regard ennemi au voisin, un autre au menu, un autre au garçon. C’en est fait. La mauvaise humeur court d’un visage à l’autre ; tout se heurte autour de vous ; il y aura peut-être des verres cassés, et le garçon battra sa femme ce soir. Saisissez bien ce mécanisme et cette contagion ; vous voilà magicien et donneur de joie ; dieu bienfaisant partout. Dites une bonne parole, un bon merci ; soyez bon pour le veau froid ; vous pourrez suivre cette vague de bonne humeur jusqu’aux plus petites plages [c’est un tsunami bien plus réjouissant] ; le garçon interpellera la cuisine d’un autre ton, et les gens passeront autrement entre les chaises ; ainsi la vague de bonne humeur s’élargira autour de vous, allégera toutes choses et vous-même. Cela est sans fin. Mais veillez bien au départ. Commencez bien la journée, et commencez bien l’année. » (Ibid.)
 
            Il ne s’agit pas d’attendre passivement que la bonne humeur vienne, au hasard ou par l’obtention d’un bien particulier. C’est un acte de volonté : on a à décider de la façon dont on se représente les événements du quotidien, pour choisir par quel côté on veut les prendre.
 
            C’est pourquoi en vous souhaitant une excellente année, je vous souhaite le plus grand courage possible : votre volonté dépend de vous, et votre bonne humeur aussi.
            C’est valable pour votre travail de l’année à venir, bien sûr, mais aussi pour toutes les autres activités de votre existence. Et puisque dire bonjour ou bonne année à quelqu’un relève du même principe, je vous souhaite de vouloir vivre de très bons moments !
 
par Sébastien Mallet publié dans : sur-la-rive
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Dimanche 23 décembre 2007
 
Julien Gracq, qui est mort hier, avait été l’élève d’Alain. Voici ce qu’il en disait :
 
           « Je me suis demandé plus d’une fois pourquoi Alain, dont j’ai été deux ans l’élève, que j’ai écouté pendant deux ans avec une attention, une admiration quasi religieuse, au point, comme c’était alors le cas des deux tiers d’entre nous, d’imiter sa façon d’écrire, a en définitive laissé en moi si peu de traces.
            Admirable éveilleur, il avait peu d’avenir dans l’esprit. Au moment même où nous quittions sa classe, en 1930, un brutal changement d’échelle désarçonnait sa pensée, un monde commençait à se mettre en place, un monde effréné, violent, qui rejetait tout de son humanisme tempéré. Les règles de la démocratie parlementaire à dominante radicale lui paraissaient un acquis pour toujours : il pouvait advenir de mauvaises élections, ramenant vers les portefeuilles-clés les notables conservateurs et les tenants du cléricalisme, rien de beaucoup plus grave. Ses problèmes politiques étaient ceux de l’électeur français de la petite bourgeoisie dans une petite ville, tout froncé contre les empiètements et le mépris des riches, des importants et des officiels ; avec infiniment plus de culture philosophique, et certes en élevant le débat de plusieurs coudées, l’horizon de son combat de citoyen et la mesure de sa résistance à l’arbitraire restaient à peu près — à un siècle de distance — ceux du vigneron de La Chavonnière. Des questions telles que le colonialisme, le communisme, l’hitlérisme, le destin de l’Europe, l’éruption technicienne, les nouveaux équilibres du monde, dépassaient l’horizon de sa sagesse un peu départementale, et, je crois aussi, le dérangeaient : il les tenait à l’écart. (...)
            Sitôt quitté, je me suis défait de lui, dans la vénération et la reconnaissance. Je relis quelquefois ses Propos sur la littérature, sur Dickens, qui sont d’un lecteur de très haute classe (il eût été, il est, dans son domaine strictement balisé, un admirable critique littéraire, libre et aéré, et sachant, ô combien ! prendre à chaque instant du recul et de la hauteur). Peut-être lui en ai-je voulu un peu de m’avoir fait prendre pour un éveil intemporel à la vie de l’esprit une pensée étroitement située et datée, et qui reflétait, à travers le déclin encore masqué d’une démocratie rurale et close, la fin d’une période du monde plutôt qu’elle n’en annonçait une nouvelle. »
Julien Gracq, En lisant, en écrivant
(Paris, Librairie José Corti, 1980, 2004, p. 187-189)
 
Quel est l’angle de lecture choisi par Julien Gracq pour montrer que la pensée d’Alain est dépassée ? Partagez-vous son jugement ?
 
par Sébastien Mallet publié dans : sur-la-rive
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