Individu et dividuels

Publié le par Sébastien Mallet

            Dans son roman d’anticipation intitulé La Zone du dehors (Éditions la Volte, 2007), Alain Damasio prolonge la réflexion que menait George Orwell dans son célèbre roman 1984 (dont il a déjà été question sur ce blog).

            Il y dépeint une société où la surveillance et le contrôle des individus n’ont même plus besoin de la contrainte directe par le pouvoir : chacun a été amené à désirer ce mode de contrôle pour sa sécurité et son bien-être.

            Dans cette société, le Clastre est un gigantesque programme de classement des individus, qui les hiérarchise selon une multitude de critères.

 

            Le héros, Capt, est un professeur de philosophie à l’université, et voici une partie de son cours sur la déformation qu’une société peut faire subir à l’identité de l’individu.

 

            « (…) Le dividuel, c’est l’individuel divisé, l’individu fragmenté en plusieurs morceaux, mis en pièce. Ou plus exactement : le dividuel, c’est le produit de cette fragmentation, c’est-à-dire, si vous voulez, le morceau, la pièce » (chap. 8, p. 141).

 

            Les pièces d’identité sont ainsi une mise en pièces, un éclatement de ce qui fait l’identité personnelle. C’est déjà valable pour les papiers d’identité, mais cela le deviendrait encore plus pour tout fichier informatique prétendant rassembler une multitude d’informations sur les individus, au nom de la sécurité de l’État et de chacun…

 

            « Le Clastre est un traitement régulé qui intervient sur cette fragmentation, la prend rationnellement en charge et l’accélère. Il déconstruit, mais pour remodeler ensuite. (…)

            Il déconstruit la façon dont notre conscience cherche à se saisir dans sa vérité. (…)

            Il faut comprendre que le Je n’est pas donné d’avance. Il est l’effet d’une production de soi. L’individualité est une composition. Il faut entendre composition, non comme un résultat figé, mais comme un processus en perpétuel devenir. Au sein de cette composition jouent un certain nombre de forces qui tantôt se conjuguent, s’associent, tantôt se subjuguent, tantôt se parasitent et s’exploitent, tantôt influent ou refluent les unes sur les autres, en filets ou en faisceaux. L’analyse de ces forces peut être très diverse, et relève d’un découpage philosophique propre à chaque penseur. » (Ibid.)

 

            Alain Damasio fait alors appel à la conception de Michel Foucault qui voit dans toute société trois types de forces : les pouvoirs, les savoirs et les processus de subjectivation. C’est au troisième type qu’une organisation sociale par fichier — le Clastre, dans ce roman — va s’attaquer pour être la plus efficace.

            Capt poursuit son cours :

 

            « La technique du Clastre consiste par conséquent — vous pouvez noter :

            1. Déconstruire l’individualité que s’est constituée le sujet, donc :

            2. Fragmenter la personnalité. D’abord en quatre pièces distinctes : biologie, comportement social, aptitudes et performances.

            3. Affiner la fragmentation, en subdivisant les dividuels obtenus en sous-dividuels, puis en sous-sous-dividuels, etc. jusqu’à la plus petite unité dividuelle politiquement utile. Nous appellerons « trait » cette unité minimale. Nous avons vu que le Clastre nous découpe en plus de quatre cents traits de caractères.

            4. Isoler chacun de ces traits. Défaire les liens qui les unifiaient au sein de la personnalité. Cette étape est cruciale puisqu’elle assure, pour les pouvoirs, l’éparpillement des pièces qui, liées dans notre corps, nous faisaient nous produire comme une personnalité « personnelle », si je puis dire.

            5. Soumettre chacun de ces traits à une évaluation qualitative et quantitative : examiner, mesurer, noter. Homogénéiser les notes ainsi obtenues. Corriger les écarts. Lisser les anomalies.

            6. Hiérarchiser les notes lissées. Les distinguer en poids et en importance afin de valoriser spécialement les traits les plus utiles à la société : amabilité, docilité, conformisme, respect des normes, etc.

            À partir du point 7 commence la reconstruction de la personnalité.

            7. Grouper à présent les traits entre eux, selon les exigences sociales en cours. Par exemple, la beauté du visage avec la fréquence des sourires, pour imposer un modèle de sociabilité. Ou un âge et une biologie avec des performances pour constituer le caractère « productif ».

            8. Recomposer enfin toute la personnalité qui avait été mise en pièces, en fonction des regroupements établis et des hiérarchies attribuées à ces groupements.

            9. Noter le composé final. Attribuer le rang équivalent à cette note. Attribuer le nom équivalent à ce rang.

            10. Assigner ce nom — avec un portrait rédigé de deux pages et toutes les notes attribuées aux quatre cents traits de personnalité — à l’individu traité » (Ibid., p. 143-144).

 

            Certes, nous ne vivons pas dans une telle société qui nous attribuerait un nom en fonction de la hiérarchie sociale. Mais on peut se demander si ce processus de fragmentation n’agit pas déjà pleinement, ne serait-ce que dans les données quantitatives résultant des sondages d’opinion ou des études de marché qui conduisent à répartir les individus en des catégories (ou dividualités) toujours plus ramifiées.

            À partir de quand cesse-t-on d’être un individu, ayant à construire son identité personnelle dans la continuité, pour devenir une recomposition artificielle et fonctionnelle de dividuels, gérés par différents organismes ?

            Pour mon bien-être par exemple, tel site de vente sur Internet aura retenu l’historique de mes achats pour déterminer mes goûts et anticiper sur de futures ventes. Pour la sécurité de tous et de chacun, on envisagerait de ficher mes diverses activités susceptibles d’intervenir dans la société, voire de la troubler.

            Rien de désagréable ni de contraignant, apparemment…

 

            « Mais c’est précisément la grande force d’un système tel que le Clastre que (…) de paraître aussi inefficace qu’inoffensif. C’est pourtant devenu une loi dans nos sociétés : plus un pouvoir se veut efficace, moins il se manifeste comme pouvoir » (Ibid., p. 145).

 

            La société s’adresse de moins en moins à des individus, et construit des argumentaires spécifiques pour chaque type de dividuels. Et puisque chacun semble y trouver son compte, on finit par croire que l’on se définit en tant que tel ou tel dividu.

            En définitive, le dividuel est ce qui vient rompre avec les trois grands critères de l’identité personnelle que sont l’unité, l’unicité et l’ipséité.

 

            Je vous conseille donc vivement la lecture de ce roman — où la part d’anticipation n’est finalement pas si éloignée de nous, comme le rappelle la quatrième de couverture :

            « Premier roman, aujourd’hui réécrit, de l’auteur de La Horde du Contrevent (Grand Prix de l’Imaginaire 2006), la Zone du dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Vous pouvez toujours baisser la tête et les paupières. Et reposer ce pavé. Ce n’est que de la science-fiction. La demande sécuritaire, les manipulations soft, la gestion de nos corps, le temps de cerveau disponible, les citoyens traçables, géolocalisés par leur portable, ce ne sont pas nos enjeux, ici, chaque jour. Ce n’est pas ce que nous vivons. Aucun intérêt. D’ailleurs, il n’y a pas de caméras dans nos villes. »

 

 

 

 

Publié dans Sujet humain

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P. Dub 23/01/2009 17:16

bonjour,j'ai utilisé votre analyse de "la zone du dehors" dans le cadre d'un texte sur les évolutions du métier de conseiller d'éducation.La moindre des choses semblait de le signaler.c'est enfin fait.MerciNB : si le texte vous intéresse vous le trouverez ici :http://www.viescolaire.org/info/?p=1720

Clement M 20/01/2009 20:14

Il convulse, 2mg de Lorazepan! Blague a part, il faut que vous remettiez ce site a jour Monsieur. Pensez sinon a tous ces élèves qui n'auront pas la chance d'avoir des aides si précieuses pour leur cours! Sinon, il ne ressortiront que ce qu'ils ont appris dans "Le guide de survie pour le bac de philo" et auront un magnifique 9... Ou alors, portez des vidéos de Kamelott !!! Ou alors faite un nouveau blog, genre "De-la-rive-gauche-a-la-rive-droite". On reste dans le même état d'esprit !! Nous attendons votre retour ! A bientot !

Alexandre V 20/01/2009 20:02

Je crois qu'on perd ce Blog !! Restez avec nous monsieur !! Vite Mr Monnereau on lui fait une ampoule d'adré et qu'on m'ammène le chariot de réa !! Chargez à 200... ON DEGAGE !!!!

Clément M (Le Vrai) 04/12/2008 23:19

Bon et bien je vois qu'Alexandre s'est bien amusé ce soir. Je voulais passer faire un petit coucou depuis la fac de médecine de tours où ça bosse plutot dur (A l'inverse de certains dont je tairais le nom). Bcp de Philo encore cette année avec l'inconscient, la conscience, La machine de Türing, La chambre chinoise etc... Mais c'est du deja vu! le point positif est que nous avons un cadre réduit pour écrire nos réponse donc plus besoin de faire des paragraphes :) ! Voila Bonne soirée et a bientot!

Clément M 04/12/2008 23:13

Au fait désolé pour les fautes d'orthographe, même si tout le monde sait que ce n'est pas Clément qui fait des fautes, ce sont les vilaines fautes qui innondent les copies de clément. Mes récentes lectures people m'indiquent qu'un nouveau philosophe va bientot succéder a BHL : Mickael Vendetta. Sa théorie sur l'origine des théories mathématiques est trés interessante, je vous conseille d'aller la visualiser au plus vite !