Julien Gracq, à propos d'Alain

Publié le par Sébastien Mallet

 
Julien Gracq, qui est mort hier, avait été l’élève d’Alain. Voici ce qu’il en disait :
 
           « Je me suis demandé plus d’une fois pourquoi Alain, dont j’ai été deux ans l’élève, que j’ai écouté pendant deux ans avec une attention, une admiration quasi religieuse, au point, comme c’était alors le cas des deux tiers d’entre nous, d’imiter sa façon d’écrire, a en définitive laissé en moi si peu de traces.
            Admirable éveilleur, il avait peu d’avenir dans l’esprit. Au moment même où nous quittions sa classe, en 1930, un brutal changement d’échelle désarçonnait sa pensée, un monde commençait à se mettre en place, un monde effréné, violent, qui rejetait tout de son humanisme tempéré. Les règles de la démocratie parlementaire à dominante radicale lui paraissaient un acquis pour toujours : il pouvait advenir de mauvaises élections, ramenant vers les portefeuilles-clés les notables conservateurs et les tenants du cléricalisme, rien de beaucoup plus grave. Ses problèmes politiques étaient ceux de l’électeur français de la petite bourgeoisie dans une petite ville, tout froncé contre les empiètements et le mépris des riches, des importants et des officiels ; avec infiniment plus de culture philosophique, et certes en élevant le débat de plusieurs coudées, l’horizon de son combat de citoyen et la mesure de sa résistance à l’arbitraire restaient à peu près — à un siècle de distance — ceux du vigneron de La Chavonnière. Des questions telles que le colonialisme, le communisme, l’hitlérisme, le destin de l’Europe, l’éruption technicienne, les nouveaux équilibres du monde, dépassaient l’horizon de sa sagesse un peu départementale, et, je crois aussi, le dérangeaient : il les tenait à l’écart. (...)
            Sitôt quitté, je me suis défait de lui, dans la vénération et la reconnaissance. Je relis quelquefois ses Propos sur la littérature, sur Dickens, qui sont d’un lecteur de très haute classe (il eût été, il est, dans son domaine strictement balisé, un admirable critique littéraire, libre et aéré, et sachant, ô combien ! prendre à chaque instant du recul et de la hauteur). Peut-être lui en ai-je voulu un peu de m’avoir fait prendre pour un éveil intemporel à la vie de l’esprit une pensée étroitement située et datée, et qui reflétait, à travers le déclin encore masqué d’une démocratie rurale et close, la fin d’une période du monde plutôt qu’elle n’en annonçait une nouvelle. »
Julien Gracq, En lisant, en écrivant
(Paris, Librairie José Corti, 1980, 2004, p. 187-189)
 
Quel est l’angle de lecture choisi par Julien Gracq pour montrer que la pensée d’Alain est dépassée ? Partagez-vous son jugement ?
 

Publié dans sur-la-rive

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

webmaster 03/01/2008 21:24

Texte très intéressant qui, je crois, correspond d'assez près à ce que Raymond Aron écrit dans ces Mémoires au sujet d'Alain. Gracq a cependant l'élégance de ne pas souligner l'ambiguité de l'attitude d'Alain après 1940 (le pacifisme d'Alain l'a conduit a accepté trop aisément la défaite et l'armistice) et qui confirme en grande partie son appréciation.Cordialement...ps : site très enrichissant :-)

Sébastien Mallet 13/01/2008 18:52

Merci de cette remarque. Le chap. X de l'ouvrage de Thierry Leterre, Alain. Le premier intellectuel (Stock, 2006) revient également sur ce problème.J'invite, en retour, les élèves à aller découvrir les textes sur le rapport entre histoire et philosophie sur votre propre site.