Vendredi 20 octobre 2006
5
20
/10
/2006
17:51
[En priorité pour les TL, non pas à cause du titre ;-), mais en raison de la première œuvre d’oral étudiée en cours]
Dans son ouvrage Le corps peut-il nous rendre heureux ?, Jean-Marie Frey cite Merleau-Ponty (cf. Chemins de la pensée, txt 1, p. 543-544) au sujet de la distinction entre la conception scientifique du corps-objet et le concept phénoménologique de corps propre.
Il prend ensuite l’exemple suivant :
« Une scène aperçue dans un film d’horreur me revient ici à l’esprit. Un homme est devant son miroir. Peut-être est-il à sa toilette ? Soudain, il aperçoit un petit bouton sur sa joue. Il se penche, se rapproche du miroir, et presse le bouton entre ses doigts. Voilà qu’il est pris d’une sorte de frénésie, et qu’il tente de l’enlever avec brutalité. Il tire sur sa joue de toutes ses forces. Il l’arrache. Il la déchire au point de faire apparaître les ossements de son crâne, et ses dents hors de sa bouche. Cette scène est évidemment terrifiante. Elle l’est, me semble-t-il, pour une raison précise : rien n’indique, tout au long de son développement, que notre personnage ressente la moindre douleur. Ce que le cinéaste nous donne à concevoir à travers cette scène, c’est l’expérience d’un sujet logé dans son corps à la manière d’un pilote en son navire, c’est-à-dire d’une conscience faisant face à son corps comme devant une chose qui lui serait étrangère ; ou bien, pour le dire encore autrement : d’un esprit placé devant le corps dont nous parlent les sciences. Rien ne serait plus terrifiant, en effet, que de percevoir tout à coup son corps comme un pur objet, puisque cela équivaudrait à voir son propre cadavre de son vivant. Que les adolescents, confrontés à l’expérience d’une transformation impressionnante de leur corps, soient souvent amateurs d’un tel genre cinématographique, cela paraît sensé. Celui-ci évoque peut-être moins la violence du monde social que la brutalité d’une nature provoquant en eux ces inquiétantes modifications physiologiques qui, sans qu’ils le veuillent vraiment, vont les arracher pour toujours de l’enfance, les conduire vers la maturité, en leur faisant anticiper leur propre mort.
Le corps des sciences ne peut donc pas nous rendre heureux. C’est un objet qui nous inquiète, qui suscite en nous l’incompréhension et le malaise. Ce corps ne coïncide pas avec notre expérience immédiate. Il est sans rapport avec la vie joyeuse que nous désirons. »
Jean-Marie Frey, Le corps peut-il nous rendre heureux ?, § 1
(Nantes, Éditions Pleins Feux, collection « Lundis Philo », 2002, p. 23-24)
Par Sébastien Mallet
-
Publié dans : Perception
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Commentaires