Samedi 24 novembre 2007
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Puisque je suis enfoncé dans le sable des corrections jusqu’aux molaires en ce moment, autant vous faire part de la découverte d’une perle aujourd’hui :
« Ionesco, dans son œuvre Ibid dit « prendre conscience de ce qui est atroce et en rire, c’est devenir maître de ce qui est atroce ». »
La citation provient en fait de l’ouvrage d’Eugène Ionesco intitulé Notes et contre-notes (1966).
Quant à « Ibid. », c’est l’abréviation de la locution latine ibidem, signifiant « au même endroit », que l’on emploie pour éviter de répéter le titre d’une œuvre lorsqu’on en donne plusieurs citations successives...;-)
Cette perle est toutefois assez répandue, comme en témoigne ce billet : « Au fait c’est qui Ibid ? »...
J’en profite pour vous rappeler que vos dissertations n’ont absolument pas à être réalisées à partir d’Internet... Vous avez déjà amplement de quoi faire avec le cours et le manuel, pour appuyer votre réflexion personnelle.
D’ailleurs, si les moteurs de recherche sur Internet peuvent être utiles (pour d’autres travaux), encore faut-il savoir s’en servir... Je soupçonne fort l’élève à l’origine de cette perle d’avoir consulté cette page, sans se donner la peine d’aller voir celle-ci ;-)
Je reviens à la citation initiale, pour vous restituer le texte d’origine, extrait de Notes et contre-notes. Il a notamment été donné à l’Examen de Maturité (1ère session 2000-2001, seconde journée) de la Communauté française de Belgique (p. 11-12 du document PDF).
C’est un texte intéressant, et il a l’avantage de rejoindre quelques-unes des réflexions menées en cours. Ionesco montre en quel sens l’humour est le lieu d’exercice de la liberté par excellence.
« L’humour, c’est la liberté. Nous avons besoin d’humour, de cocasserie. Au théâtre, et dans la littérature actuelle, l’humour, le cocasse sont bannis par les bien-pensants : nous y rencontrons soit l’esprit boulevardier, mondain, soit la sordide « littérature » de l’engagement. Cette absence d’humour, ce féroce engagement, caractérisent notre manière d’être depuis un certain temps déjà. Hitler n’admettait pas l’humour ; Maurras mettait le « politique » d’abord ; les bourgeois du stalinisme, en Russie ou en Occident, ne comprennent pas et interdisent à l’imagination d’être imaginative, c’est-à-dire d’être libre et révélatrice de vérités dans sa liberté ; le réalisme sévit, un réalisme borné, limité à un plan de la réalité si étroit, si faussé par son fanatisme qu’il n’est que celui de l’irréalité elle-même ; et les sartrismes nous engluent, nous figent, dans les cachots et dans les fers de cet engagement qui devait être liberté. Tous « engagements », d’aujourd’hui ou d’hier, ont mené ou peuvent encore mener tout droit dans les camps de concentration des fanatismes les plus divers et contradictoires, ou à l’instauration, matérielle et intellectuelle, des régimes dont les différences et oppositions apparentes ne font que masquer l’identité profonde, le même esprit « sérieux ».
L’humour fait prendre conscience avec une lucidité libre de la condition tragique ou dérisoire de l’homme ; il ne peut y avoir de vérité qu’en laissant à l’intelligence la plénitude de sa démarche, cette démarche ne pouvant être menée que par l’artiste qui, sans idées reçues, sans écran idéologique s’interposant entre lui et la réalité, est seul en mesure d’avoir, par cela même, un contact direct, donc authentique, avec cette réalité.
(...) Unir l’humour au tragique, la vérité profonde au cocasse qui, en tant que principe caricatural, souligne et fait ressortir, en la grossissant, la vérité des choses. Le style irrationnel peut dévoiler, bien mieux que le rationalisme formel ou la dialectique automatique, les contradictions aberrantes, la stupidité, l’absurdité. La fantaisie est révélatrice ; tout ce qui est imaginaire est vrai ; rien n’est vrai s’il n’est imaginaire. Pour ce qui est de l’humour, il n’est pas seulement la seule vision critique valable, il n’est pas seulement l’esprit critique même, mais — contrairement à l’évasion, à la fuite qui résulte de l’esprit de système nous entraînant sous le nom de réalisme dans un rêve, hors de toute réalité — l’humour est l’unique possibilité que nous ayons de nous détacher — mais seulement après l’avoir surmontée, assimilée, connue — de notre condition humaine comico-tragique, du malaise de l’existence. Prendre conscience de ce qui est atroce et en rire, c’est devenir maître de ce qui est atroce. Les tueurs se trouvent chez ceux qui ne savent pas rire, chez les aveugles-nés de l’esprit, chez les enchaînés par vocation pour lesquels la fureur, la tuerie sont les seuls moyens de se décharger. Les tueurs sont ceux qui interdisent l’amitié, l’amour, les nobles sentiments pour ne garder que les mauvais : la haine et la fureur.
On parle beaucoup en ce moment de « démystification » ; hélas ! les démystificateurs remplacent les tabous par des tabous anti-tabous qui deviennent des tabous bien plus encombrants que les anciens tabous. les démystificateurs ne font donc que nous mystifier et nous enchaîner, et nous fournir un vocabulaire figé, un nouveau langage aveuglant et trompeur.
Une seule démystification reste vraie : celle qui est produite par l’humour, surtout s’il est noir ; la logique se révèle dans l’illogisme de l’absurde dont on a pris conscience ; le rire est seul à ne respecter aucun tabou, à ne pas permettre l’édification des nouveaux tabous anti-tabous ; le comique est seul en mesure de nous donner la force de supporter la tragédie de l’existence. La nature authentique des choses, la vérité, ne peut nous être révélée que par la fantaisie plus réaliste que tous les réalismes. »
(Ibid. ;-))
(Au cas où l’envie vous démangerait de savoir si vous êtes capables d’obtenir votre Examen de Maturité, voici l’intitulé de la « dissertation » : « Résumer (en dix lignes environ) et faire un commentaire critique » ;-). Je serais curieux de lire vos réflexions à ce sujet, il y a de quoi en dire...)
En définitive, je remercie l’élève en question de m’avoir donné l’occasion d’aller lire ce texte : prendre conscience de cette perle et en rire, c’est donc en devenir le maître ;-)
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