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  • : Sur la rive... un blog en marge du cours de philosophie. Prendre le temps d'aborder différemment ce qui est vu en classe.
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Lycée Augustin Thierry, à Blois (41)

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Lundi 4 septembre 2006 1 04 /09 /2006 16:55
 
            « On n’est d’accord ni sur ce qu’est la philosophie, ni sur ce qu’elle vaut. On attend d’elle des révélations extraordinaires, ou bien, la considérant comme une réflexion sans objet, on la laisse de côté avec indifférence. On vénère en elle l’effort lourd de signification accompli par des hommes exceptionnels, ou bien on la méprise, n’y voyant que l’introspection obstinée et superflue de quelques rêveurs. On estime qu’elle concerne chacun et doit être simple et facile à comprendre, ou bien on la croit si difficile que l’étudier apparaît comme une entreprise désespérée. Et en fait, le domaine compris sous ce nom de « philosophie » est assez vaste pour expliquer des estimations aussi contradictoires. (...)
            Qu’est-ce que cette philosophie, si universelle et qui se manifeste sous des formes si étranges ?
            Le mot grec « philosophe » (philosophos) est formé par opposition à sophos. Il désigne celui qui aime le savoir, par différence avec celui qui, possédant le savoir, se nomme savant. Ce sens persiste encore aujourd’hui : l’essence de la philosophie, c’est la recherche de la vérité, non sa possession, même si elle se trahit elle-même, comme il arrive souvent, jusqu’à dégénérer en dogmatisme, en un savoir mis en formules, définitif, complet, transmissible par l’enseignement. Faire de la philosophie, c’est être en route. Les questions, en philosophie, sont plus essentielles que les réponses, et chaque réponse devient une nouvelle question. »
Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, I
(10/18, trad. fr. de J. Hersch, 1965, 1970, p. 5, 10-11)
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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Dimanche 10 septembre 2006 7 10 /09 /2006 18:57
Après la préparation en cuisine, voici la question de la digestion du cours :
            « Et si, dans une réunion de profanes, la conversation tombe sur quelque principe philosophique, garde le silence tant que tu le peux ; car le risque est grand que tu ne recraches trop vite ce que tu n’as pas digéré. Alors si quelqu’un te dit que tu es un ignorant et que tu n’en es pas meurtri, sache que tu commences à être philosophe. Car ce n’est pas en donnant de l’herbe aux bergers que les brebis montrent qu’elles ont bien mangé, mais en digérant leur nourriture au-dedans et en fournissant au-dehors de la laine et du lait. Toi non plus donc, ne montre pas aux gens les principes de la philosophie, mais digère-les et montre les œuvres qu’ils produisent. »
Épictète, Manuel, XLVI
(Hatier, Profil philosophique, trad. fr. de R. Létoquart,
revue par C. Chrétien, 1988, p. 75)
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /2006 17:01
 
            « Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I, § 2
 
            Descartes ne peut être à la fois engagé dans la vie courante et remettre en doute toutes ses opinions. Il a besoin d’une tranquillité d’esprit pour pouvoir mener ses méditations : il lui faut un isolement et une indépendance intellectuels.
 
            La réflexion nécessite une prise de distance, qui s’exerce également à l’égard de la société. La liberté de pensée ne peut pas œuvrer à plein dans une société où toutes les opinions ne peuvent pas s’exprimer (ne serait-ce que pour des questions de droit), où toutes les hypothèses ne peuvent pas être avancées.
 
            C’est pourquoi Marcel Conche voit dans la classe de philosophie de terminale un espace de liberté intellectuelle :
            « Une société absolument tolérante est une société universelle : les particularités nationales, raciales, religieuses, etc., n’y limitent pas a priori le champ des opinions possibles (dont l’expression est possible). Dans une telle société, tout individu qui soutient une opinion quelconque est prêt à admettre qu’un autre individu quelconque soutienne l’opinion opposée. Telle est la règle fondamentale. Les classes de philosophie que j’ai eues jadis étaient autant de sociétés universelles. Un élève, nouveau Calliclès, eût pu y prendre la défense du gouvernement tyrannique ou soutenir le racisme [note de l’auteur : Mais non l’inexistence des chambres à gaz, puisqu’il ne s’agit pas là d’une opinion mais de la négation d’un fait] — sous la seule condition qu’il consente à argumenter et à rendre les armes lorsque la discussion eût tourné à son désavantage, ce qui n’eût pas manqué ! »
Marcel Conche, « La tolérance française et sa signification universelle »
in Analyse de l’amour et autres sujets, IV
(Paris, PUF, « Perspectives critiques », 1997, 2005, p. 64)
 
            Au quotidien, dans la société, les idées seront en revanche admises sans réflexion (par facilité, etc.), ou rejetées sans être étudiées.
 
            Marcel Conche précise toutefois que la société doit rendre possible un tel espace de tolérance, sans pour autant vouloir se construire sur ce modèle : il est nécessaire que les lois réglementent l’usage de la liberté de pensée.
            « La classe de philosophie est, au sein de la société française, une oasis de complète liberté intellectuelle et de tolérance absolue, tout comme, dans la société athénienne, la société que formaient autour de lui les auditeurs de Socrate. Une fracture existe entre la classe de philosophie et la société française, tout comme elle existait entre la société socratique et la société athénienne. Si, dans une société de réflexion, le racisme peut être avancé comme une thèse relevant, comme toute autre, de la discussion et de l’examen dialectique — ce qui est d’ailleurs une condition pour en faire apparaître la fausseté (laquelle ne doit pas, lorsqu’elle est admise, rester un simple préjugé mais doit être clairement aperçue) —, dans une société d’intérêts et de passions, où le racisme ne serait plus une thèse falsifiable mais un thème de propagande générateur de haine, la tolérance ne requiert pas qu’il y soit toléré. Car, loin que tout soit tolérable pour la tolérance, elle requiert bien plutôt que les germes d’intolérance soient dans l’œuf étouffés.
            Ainsi la société civile n’a nullement à être aussi tolérante que la classe de philosophie qu’elle rend possible. Il suffit qu’elle soit suffisamment tolérante pour que la classe de philosophie, comme société universelle, y puisse exister. »
(Ibid., p. 71-72)
 
 
            Mais si la classe de philosophie est un espace de tolérance à l’égard de l’expression de n’importe quelle conception, elle ne tolère pas les fautes de raisonnement. Ce laboratoire d’idées obéit aux règles de la raison, qui permettent de faire le partage. Une conception ne sera conservée qu’après avoir satisfait aux exigences de cohérence et de précision qui structurent tout raisonnement.
            La tolérance à l’égard du fond des propos se voit donc limitée par la non-tolérance des erreurs sur leur forme logique (qui passent, par contre, souvent inaperçues au quotidien).
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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Dimanche 24 septembre 2006 7 24 /09 /2006 17:23
 
Nous avons vu que Nietzsche, dans sa critique de la volonté de dépasser les apparences pour trouver une vérité invariable, reprenait le concept de devenir, que l’on trouve chez Héraclite : « On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve ».


 


 
Descartes a repris cette image, dans un contexte ligérien :
« (...) comme nous pouvons dire que la Loire est la même rivière qui était il y a dix ans, bien que ce ne soit plus la même eau, et que peut-être aussi il n’y ait plus aucune partie de la même terre qui environnait cette eau »
(lettre au P. Mesland, du 9 février 1645 ; AT IV, 165, 2-6).
 
Il pousse donc le principe encore plus loin : non seulement l’eau a passé, mais la terre de la berge a également changé. La rive ne constitue pas un fondement fixe, invariable, en marge du changement.
 
Signalons toutefois que Descartes ne se préoccupe pas ici de la question du devenir mais de la transsubstantiation lors de l’Eucharistie, question de théologie posée par l’un de ses correspondants.
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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Mercredi 1 novembre 2006 3 01 /11 /2006 00:15
 
            « Il n’est pas étonnant que la Toussaint et la fête des morts, qui ne sont qu’une seule fête en deux pensées, se trouvent placées en ce moment de l’automne où il est clair que tout se défait, et que rien ne s’annonce encore. Tout s’efface par cette pluie infatigable, mais tout n’est pas effacé ; ces feuilles retournent aux éléments, mais elles signifient encore ce qu’elles furent. Ainsi notre pensée remonte contre le temps et médite sur l’irréparable. Et, parce que le spectacle des choses règle nos pensées bien plus que nous ne croyons, nous voilà à commémorer. »
Alain, Propos sur la nature, 1ère partie, § 11, 1er novembre 1926
 
L’automne est un temps de mémoire, où l’on retient ce qui pourtant s’efface. La pensée a ce remarquable pouvoir de dépasser la simple perception des choses présentes pour considérer leurs signes.
Se remémorer, c’est faire vivre les signes de ce qui est mort : ils indiquent la présence d’une absence.
 
Parmi les signes, l’écriture occupe le premier rang. C’est ainsi que ce qu’Alain écrivait il y a tout juste quatre-vingts ans reste vivant pour qui prend la peine de relire ce qui sinon s’efface.
 
Alain poursuit en indiquant quel type de mémoire avoir envers les morts.
 
« Il faut que les morts cessent d’être morts ; car être mort n’est rien. Ce devoir de penser aux morts, mais comme à des êtres vivants et réels, conduit fort loin. D’autant que cette charité, qui veut qu’on les retrouve en leur puissance d’exister, en leur vertu au sens plein du mot, ne trouve pas ici cette apparence que les vivants tendent toujours. Les morts ne font plus de fautes. La commémoration va donc à purifier, à glorifier, ce qui est bien mieux que pardonner. Il ne nous faut maintenant qu’un peu d’attention, et d’attention à ceci que ce n’est jamais par leur puissance d’être que les hommes sont méchants, mais plutôt par les blessures de rencontre ; ainsi leur méchanceté n’est point d’eux ; c’est comme un malheur qu’ils ont rencontré. Ou bien c’est un vêtement qui s’est posé, non point attaché à eux. Et c’est leur être propre que nous voulons retrouver. C’est donc le temps de laver et purifier en notre esprit les images chères, à l’imitation de cette pluie infatigable. » (ibid.)
 
Pour ces vacances, le brouillard a remplacé la pluie, mais l’idée reste valide car la brume estompe elle aussi les contours.
Toutefois, l’arrivée de la pluie vous permettrait de mieux méditer sur ces lignes, et de vous consacrer davantage [du moins, pour les TL et les TS1] à l’étude de la Lettre à Ménécée d’Épicure... ;-)
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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Jeudi 9 novembre 2006 4 09 /11 /2006 21:16
 
Dans ses Lettres à Lucilius, Sénèque prend l’habitude de lui adresser à la fin un « cadeau », qui consiste en une citation, souvent choisie parmi les textes épicuriens :
 
« Procure-toi chaque jour un secours contre la pauvreté, un secours contre la mort ainsi que contre tous les autres fléaux ; et quand tu auras beaucoup parcouru, choisis un seul extrait à digérer ce jour-là.
            C’est ce que je fais moi aussi ; entre plusieurs textes que j’ai lus, j’attrape quelque citation. Voici celle d’aujourd’hui que j’ai trouvée chez Épicure (j’ai l’habitude, en effet, de passer aussi dans le camp d’autrui, non comme transfuge, mais comme éclaireur) : « C’est une chose honorable, dit-il, qu’une pauvreté joyeuse ». »
Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre II
(Paris, GF – Flammarion, 2000,
trad. fr. de M.-A. Jourdan-Gueyer, p. 33)
 
Rappelons que Sénèque se qualifie d’éclaireur parce qu’il est stoïcien, c’est-à-dire d’un courant rival de l’école épicurienne.
 
Et vous, si vous aviez à faire cadeau d’une citation d’Épicure à quelqu’un, laquelle choisiriez-vous ?
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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Lundi 27 novembre 2006 1 27 /11 /2006 19:03
 
            « Plus on se limite soi-même, plus on devient imaginatif. Un prisonnier à perpétuité, toujours seul, est très imaginatif, une araignée peut lui causer un immense plaisir. Qu’on se rappelle ces années passées au collège, en ce temps où on ne prenait aucun soin esthétique pour choisir ceux qui devaient nous instruire et qui étaient, par conséquent, souvent très ennuyeux, combien d’imagination n’avait-on pas ? (...) Et que c’était intéressant d’écouter les gouttes de pluie tomber du toit d’une façon si monotone ? Quel observateur profond ne devient-on pas ! Il n’est pas de moindre bruit ou mouvement qui puisse échapper à votre attention. Ici nous atteignons le point suprême de ce principe qui recherche la satisfaction, non dans l’extension, mais dans l’intensité. »
Kierkegaard, Ou bien... ou bien..., « L’assolement »
(Tel Gallimard, p. 228)
 
Kierkegaard met l’accent sur la nécessité de changer son regard sur les choses — ce que l’on peut ainsi appliquer à l’attitude en classe.
 
i/ Soit mon cours de philosophie vous intéresse, et je m’en réjouis...
ii/ Soit il vous ennuie, et c’est une belle occasion pour vous de profiter des petits riens susceptibles de vous intéresser. Le moindre détail (comme une tache sur le mur ou une éraflure sur la table) prendra une importance qu’il n’aurait pas eue en d’autres circonstances.
 
Dans les deux cas, la philosophie vous aura servi à vous intéresser au monde et à vous-même ;-)
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : sur-la-rive
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