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Sujet humain

Jeudi 13 décembre 2007 4 13 /12 /2007 09:14
 
[Ce billet est un complément du cours de TL, où nous étudions les Propos sur le bonheur d’Alain.]
Je profite de ce premier billet pour vous indiquer que le texte intégral des Propos sur le bonheur est disponible en version électronique, mais que cela ne vous dispense pas de vous procurer le livre. Il s’agit seulement d’un outil de travail, efficace pour la recherche de termes.
 
En définissant l’humeur comme un « régime de mouvement » (Éléments de philosophie, III, 13 ; voir l’explication apportée en cours), Alain rompt avec les théories de l’Antiquité selon lesquelles elle serait un liquide corporel.
Je n’entre pas ici dans l’évolution de ces théories élaborées à partir d’Hippocrate, de Platon, d’Aristote et de Galien. Pour le dire vite, on considérait qu’il y avait quatre humeurs : le sang, le phlegme (ou lymphe), la bile jaune et la bile noire (atrabile). Leurs proportions respectives déterminaient alors les quatre grands tempéraments : le sanguin, le flegmatique, le bilieux et le mélancolique.
 
Dans ses Éléments de philosophie (III, 13, Note), Alain revient sur les tempéraments, « ces vénérables instruments », qui permettent de penser les humeurs, vraies causes des passions.
 
 
Tempérament
= prédominance physiologique
Humeur spécifique
Le sanguin
= système moteur, musculaire
(l’initiative de l’action est favorisée)
emportement, irritation
Le nerveux
= système nerveux
(réactivité immédiate)
instabilité
(agitation à l’égard de l’extérieur)
Le bilieux (et l’atrabilaire)
= système digestif (la bile)
(il est travaillé de l’intérieur)
inquiétude constante
(agitation interne)
Le lymphatique
= système nutritif (la croissance)
(il prend à l’extérieur pour s’enrichir intérieurement)
somnolence
 
 
Deux lignes de forces organisent ce premier tableau, que l’on peut faire apparaître ainsi :
 
 
de l’intérieur vers l’extérieur
de l’extérieur vers l’intérieur
agir
sanguin
lymphatique
réagir
bilieux
nerveux
 
Toutefois, Alain ne cherche pas à classer les êtres humains en quatre catégories radicalement distinctes. Par exemple, une personne n’est pas simplement sanguine. Elle n’est pas déterminée par un unique tempérament, qui l’empêcherait de se comporter autrement.
En fait, il s’agit de combinaisons possibles : « tout homme participe des quatre tempéraments » (Définitions, « Tempérament », Pléiade, p. 1093). Ces variations s’expliquent notamment par l’intervention d’autres facteurs (que nous avons évoqués en cours), comme l’âge, le climat, etc.
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : Sujet humain
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Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /2008 16:17

            Dans son roman d’anticipation intitulé La Zone du dehors (Éditions la Volte, 2007), Alain Damasio prolonge la réflexion que menait George Orwell dans son célèbre roman 1984 (dont il a déjà été question sur ce blog).

            Il y dépeint une société où la surveillance et le contrôle des individus n’ont même plus besoin de la contrainte directe par le pouvoir : chacun a été amené à désirer ce mode de contrôle pour sa sécurité et son bien-être.

            Dans cette société, le Clastre est un gigantesque programme de classement des individus, qui les hiérarchise selon une multitude de critères.

 

            Le héros, Capt, est un professeur de philosophie à l’université, et voici une partie de son cours sur la déformation qu’une société peut faire subir à l’identité de l’individu.

 

            « (…) Le dividuel, c’est l’individuel divisé, l’individu fragmenté en plusieurs morceaux, mis en pièce. Ou plus exactement : le dividuel, c’est le produit de cette fragmentation, c’est-à-dire, si vous voulez, le morceau, la pièce » (chap. 8, p. 141).

 

            Les pièces d’identité sont ainsi une mise en pièces, un éclatement de ce qui fait l’identité personnelle. C’est déjà valable pour les papiers d’identité, mais cela le deviendrait encore plus pour tout fichier informatique prétendant rassembler une multitude d’informations sur les individus, au nom de la sécurité de l’État et de chacun…

 

            « Le Clastre est un traitement régulé qui intervient sur cette fragmentation, la prend rationnellement en charge et l’accélère. Il déconstruit, mais pour remodeler ensuite. (…)

            Il déconstruit la façon dont notre conscience cherche à se saisir dans sa vérité. (…)

            Il faut comprendre que le Je n’est pas donné d’avance. Il est l’effet d’une production de soi. L’individualité est une composition. Il faut entendre composition, non comme un résultat figé, mais comme un processus en perpétuel devenir. Au sein de cette composition jouent un certain nombre de forces qui tantôt se conjuguent, s’associent, tantôt se subjuguent, tantôt se parasitent et s’exploitent, tantôt influent ou refluent les unes sur les autres, en filets ou en faisceaux. L’analyse de ces forces peut être très diverse, et relève d’un découpage philosophique propre à chaque penseur. » (Ibid.)

 

            Alain Damasio fait alors appel à la conception de Michel Foucault qui voit dans toute société trois types de forces : les pouvoirs, les savoirs et les processus de subjectivation. C’est au troisième type qu’une organisation sociale par fichier — le Clastre, dans ce roman — va s’attaquer pour être la plus efficace.

            Capt poursuit son cours :

 

            « La technique du Clastre consiste par conséquent — vous pouvez noter :

            1. Déconstruire l’individualité que s’est constituée le sujet, donc :

            2. Fragmenter la personnalité. D’abord en quatre pièces distinctes : biologie, comportement social, aptitudes et performances.

            3. Affiner la fragmentation, en subdivisant les dividuels obtenus en sous-dividuels, puis en sous-sous-dividuels, etc. jusqu’à la plus petite unité dividuelle politiquement utile. Nous appellerons « trait » cette unité minimale. Nous avons vu que le Clastre nous découpe en plus de quatre cents traits de caractères.

            4. Isoler chacun de ces traits. Défaire les liens qui les unifiaient au sein de la personnalité. Cette étape est cruciale puisqu’elle assure, pour les pouvoirs, l’éparpillement des pièces qui, liées dans notre corps, nous faisaient nous produire comme une personnalité « personnelle », si je puis dire.

            5. Soumettre chacun de ces traits à une évaluation qualitative et quantitative : examiner, mesurer, noter. Homogénéiser les notes ainsi obtenues. Corriger les écarts. Lisser les anomalies.

            6. Hiérarchiser les notes lissées. Les distinguer en poids et en importance afin de valoriser spécialement les traits les plus utiles à la société : amabilité, docilité, conformisme, respect des normes, etc.

            À partir du point 7 commence la reconstruction de la personnalité.

            7. Grouper à présent les traits entre eux, selon les exigences sociales en cours. Par exemple, la beauté du visage avec la fréquence des sourires, pour imposer un modèle de sociabilité. Ou un âge et une biologie avec des performances pour constituer le caractère « productif ».

            8. Recomposer enfin toute la personnalité qui avait été mise en pièces, en fonction des regroupements établis et des hiérarchies attribuées à ces groupements.

            9. Noter le composé final. Attribuer le rang équivalent à cette note. Attribuer le nom équivalent à ce rang.

            10. Assigner ce nom — avec un portrait rédigé de deux pages et toutes les notes attribuées aux quatre cents traits de personnalité — à l’individu traité » (Ibid., p. 143-144).

 

            Certes, nous ne vivons pas dans une telle société qui nous attribuerait un nom en fonction de la hiérarchie sociale. Mais on peut se demander si ce processus de fragmentation n’agit pas déjà pleinement, ne serait-ce que dans les données quantitatives résultant des sondages d’opinion ou des études de marché qui conduisent à répartir les individus en des catégories (ou dividualités) toujours plus ramifiées.

            À partir de quand cesse-t-on d’être un individu, ayant à construire son identité personnelle dans la continuité, pour devenir une recomposition artificielle et fonctionnelle de dividuels, gérés par différents organismes ?

            Pour mon bien-être par exemple, tel site de vente sur Internet aura retenu l’historique de mes achats pour déterminer mes goûts et anticiper sur de futures ventes. Pour la sécurité de tous et de chacun, on envisagerait de ficher mes diverses activités susceptibles d’intervenir dans la société, voire de la troubler.

            Rien de désagréable ni de contraignant, apparemment…

 

            « Mais c’est précisément la grande force d’un système tel que le Clastre que (…) de paraître aussi inefficace qu’inoffensif. C’est pourtant devenu une loi dans nos sociétés : plus un pouvoir se veut efficace, moins il se manifeste comme pouvoir » (Ibid., p. 145).

 

            La société s’adresse de moins en moins à des individus, et construit des argumentaires spécifiques pour chaque type de dividuels. Et puisque chacun semble y trouver son compte, on finit par croire que l’on se définit en tant que tel ou tel dividu.

            En définitive, le dividuel est ce qui vient rompre avec les trois grands critères de l’identité personnelle que sont l’unité, l’unicité et l’ipséité.

 

            Je vous conseille donc vivement la lecture de ce roman — où la part d’anticipation n’est finalement pas si éloignée de nous, comme le rappelle la quatrième de couverture :

            « Premier roman, aujourd’hui réécrit, de l’auteur de La Horde du Contrevent (Grand Prix de l’Imaginaire 2006), la Zone du dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Vous pouvez toujours baisser la tête et les paupières. Et reposer ce pavé. Ce n’est que de la science-fiction. La demande sécuritaire, les manipulations soft, la gestion de nos corps, le temps de cerveau disponible, les citoyens traçables, géolocalisés par leur portable, ce ne sont pas nos enjeux, ici, chaque jour. Ce n’est pas ce que nous vivons. Aucun intérêt. D’ailleurs, il n’y a pas de caméras dans nos villes. »

 

 

 

 

Par Sébastien Mallet - Publié dans : Sujet humain
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