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Liberté

Lundi 12 février 2007 1 12 /02 /2007 17:00
 
Dans son Exégèse des nouveaux lieux communs, Jacques Ellul entreprend de remettre en cause les lieux communs à l’œuvre dans la société actuelle.
 
Méfiez-vous toutefois d’une lecture trop rapide, qui vous ferait négliger la façon dont Ellul tourne en dérision les fausses évidences entendues constamment sur la liberté.
 
            « « Liberté n’est pas licence », « la liberté de chacun a pour limites la liberté des autres », « liberté et pain cuit », « sans argent, pas de liberté », « la liberté est toujours sous caution ». Du mélange de ces expressions du XIXème siècle, surgit notre lieu commun au milieu du XXème siècle. Il va de soi que si nous voulons garder la liberté, il ne faut pas la risquer. Il faut la conserver soigneusement à l’abri. Il ne faut pas la livrer à tous les vents, car c’est, hélas ! une plante fragile, nous ne le savons que trop. Un peu de vent, un coup de soleil, et il n’y a plus de liberté. Il va de soi que, la liberté étant le plus précieux de tous les biens (c’est encore un lieu commun de l’inépuisable Voltaire), il s’agit de ne pas la gaspiller. (...) Comment ne voyez-vous pas que cette pauvre petite fille liberté, on va vous la prostituer, vous la salir, elle sera tripotée par n’importe qui... Non, non, il ne faut pas la livrer ainsi ! Et surtout à des gens qui se proclament ouvertement ses assassins. Il est bien évident qu’il faut les empêcher. Tout le monde sera aisément d’accord : chacun doit profiter d’une liberté raisonnable, mesurée, principalement intérieure, mais il faut supprimer toute liberté à celui qui veut enlever la liberté d’autrui. Comme ces vérités sont reposantes et rassurantes !
            Mais si nous avons le malheur de regarder d’un peu trop près, ah ! quelle déconvenue ! D’abord sont bien rares ceux qui disent tout haut qu’ils sont ennemis de la liberté ! Prenez les nazis par exemple, tout ce qu’ils ont fait, c’était au nom de la liberté. Vous l’avez oublié, déjà ? Reprenez les déclarations et les textes depuis 1933 vous y trouverez tout net notre lieu commun actuel : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », je crois bien que c’est Hitler qui fut l’inventeur de cette belle formule ! Car il s’agissait pour lui, avant tout, de délivrer son peuple des gens qui le réduisaient en esclavage, les banquiers, les Juifs, les intellectuels qui l’infectaient de leurs mensonges. (...) Puis élargissant sa mission, il s’agissait de délivrer les peuples, tous, opprimés par une clique affreuse d’exploiteurs et de menteurs. Et, s’il y avait des camps de concentration, c’était pour les ennemis de la liberté. (...)
 
            (...) Qui sont les ennemis de la liberté, puisqu’en définitive personne n’avoue l’être ? Il faut bien que l’étiquette soit fixée du dehors, rédigée, objective. On ne peut laisser ce soin au premier venu ! En définitive évidemment seul l’État offre des garanties suffisantes pour nous dire ce qu’est la liberté (là-dessus on était d’accord depuis 1789 et les immortels principes), et par conséquent aussi pour établir qui menace cette liberté, qui en est l’ennemi. (...) Et à partir de là, tout marche très bien. Puisque c’est l’État qui est chargé de défendre la liberté, il convient que ce soit lui qui sache contre qui il doit la défendre. (...) Autrement dit, forcément, quelle que soit sa doctrine, l’ennemi de la liberté, c’est l’Autre : celui qui n’est pas d’accord avec cette forme d’État, avec ce type de société ! (...)
 
            Autrement dit, l’ennemi de la liberté, c’est celui qui use de la liberté (après tout, comme nous le disions en commençant, si on en use, elle s’use, et le premier devoir pour conserver la liberté, c’est de la mettre au musée et de nommer un conservateur des libertés publiques), si la logique des choses nous amène au point où nous en sommes arrivés, elle nous amène du même coup à considérer que la liberté, c’est la liberté d’être d’accord avec le gouvernement. (...) »
Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs,
« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » (1966)
(Paris, éditions de la Table Ronde, 2004, p. 165-168)
 
Ellul n’a pas pour but de soutenir systématiquement les thèses opposées aux contenus de ces lieux communs (même s’il en condamne un grand nombre).
Il s’agit avant tout de critiquer l’attitude elle-même, qui admet telle ou telle idée (d’ailleurs souvent pleine de bons sentiments), au nom d’un vague consensus et sans aucun questionnement.
 
 
Essayez de retrouver des textes connus où interviennent ces lieux communs sur la liberté, sans qu’ils fassent l’objet d’un quelconque examen critique.
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : Liberté
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