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  • : Sur la rive... un blog en marge du cours de philosophie. Prendre le temps d'aborder différemment ce qui est vu en classe.
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Lycée Augustin Thierry, à Blois (41)

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Dimanche 20 janvier 2008 7 20 /01 /2008 18:45
 
Dans toutes les classes, nous avons étudié l’Allégorie de la Caverne (République, VII), et nous avons évoqué à cette occasion quelques enjeux politiques de la conception platonicienne.

Nous les approfondirons plus tard dans l’année, mais il est déjà possible d’établir des liens avec la pensée d’Ortega y Gasset.
 
Le philosophe espagnol s’attache, dans La révolte des masses, à analyser le bouleversement radical qu’a connu l’humanité à partir de la seconde moitié du XIXème siècle.
Pour le dire rapidement, il constate que dans l’histoire, la société a toujours été « l’unité dynamique de deux facteurs, les minorités et les masses. Les minorités sont des individualités ou des groupes d’individus spécialement qualifiés. La masse est l’ensemble de personnes non spécialement qualifiées. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses (1929), chap. I
(Paris, Le Labyrinthe, 1983, 1986, p. 50)
 
Or, depuis la fin du XIXème siècle, la masse s’est installée au premier rang. Ortega prend soin de ne pas confondre la masse avec telle ou telle classe sociale : « la masse, c’est l’homme moyen » (Ibid.).
Pour Ortega, l’homme-masse actuel se caractérise par la médiocrité, c’est-à-dire la volonté de faire partie de la masse, en rejetant toutes les normes supérieures et objectives qui pouvaient légitimer une hiérarchie, ou du moins des distinctions reconnues par tous.
 
On pourrait alors être tenté de maintenir une différence nette entre les personnes qualifiées et celles qui ne le sont pas.
Mais Ortega montre que la mentalité de l’homme-masse s’est étendue jusqu’à ceux qui ont développé un savoir déterminé : les spécialistes.
« Car autrefois les hommes pouvaient se partager, simplement, en savants et en ignorants. Mais le spécialiste ne peut entrer en aucune de ces deux catégories. Ce n’est pas un savant, car il ignore complètement tout ce qui n’entre pas dans sa spécialité ; mais il n’est pas non plus un ignorant, car c’est un « homme de science » qui connaît très bien sa petite portion d’univers. Nous dirons donc que c’est un savant-ignorant, chose extrêmement grave, puisque cela signifie que c’est un monsieur qui se comportera dans toutes les questions qu’il ignore, non comme un ignorant, mais avec toute la pédanterie de quelqu’un qui, dans son domaine spécial, est un savant » (Ibid., chap. XII, p. 162).
 
Au delà de la portée polémique des termes choisis, on s’aperçoit qu’Ortega rejoint sur ce point la condamnation platonicienne à l’égard de ceux qui prétendent outrepasser leur domaine de compétence.
« — [Socrate :] (...) Nous avons posé en effet, et nous en avons parlé souvent si tu t’en souviens, que chacun devait exercer une fonction particulière parmi celles qui concernent la cité, celle-là même en vue de laquelle la nature l’a fait le mieux doué.
— [Glaucon :] C’est bien ce que nous disions.
— Et nous avons dit, de plus, que la justice consiste à s’occuper de ses tâches propres et à ne pas se disperser dans des tâches diverses (...) »
Platon, La République, IV, 432a
(GF, trad. fr. de G. Leroux, 2002, p. 237)
 

Platon et Ortega (comme bien d’autres, dont C.S. Lewis déjà évoqué ici sur la fausse égalité démocratique) soulignent les dangers de la confusion intellectuelle qui renonce à tout critère de distinction.

Ortega retrouve ces caractéristiques paradoxalement accrues chez le spécialiste :

« C’est ainsi que se comporte, en effet, le spécialiste. En politique, en art, dans les usages sociaux, dans les autres sciences, il adoptera des attitudes de primitif, de véritable ignorant, mais il les adoptera avec énergie et suffisance, sans admettre — voilà bien le paradoxe — que ces domaines-là puissent avoir eux aussi leurs spécialistes. En se spécialisant, la civilisation l’a rendu hermétique et satisfait à l’intérieur de ses propres limites ; mais cette même sensation intime de domination et de puissance le portera à vouloir dominer hors de sa spécialité. D’où il résulte que même dans ce cas qui représente le maximum de l’homme qualifié, et par conséquent le plus opposé à l’homme-masse, le spécialiste se comportera sans qualification, comme un homme-masse, et ceci dans presque toutes les sphères de la vie. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, chap. XII (p. 162-163)
 
 
En revanche, Ortega ne suit absolument pas Platon dans son refus de la démocratie, ni dans la solution envisagée.
Pour Platon, la Cité juste doit être dirigée par une aristocratie philosophique.
« À moins que, dis-je, les philosophes n’arrivent à régner dans les cités, ou à moins que ceux qui à présent sont appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante et que viennent à coïncider l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie (...), il n’y aura pas (...) de terme aux maux des cités, ni, il me semble, à ceux du genre humain. »
Platon, La République, V, 473cd
 
Pour Platon, le pouvoir doit être confié aux philosophes non seulement parce qu’ils ont la compétence de l’universel mais aussi parce que ce pouvoir ne représente pas une fin désirable à leurs yeux.
« Si tu peux découvrir, pour ceux qui s’apprêtent à diriger, une vie meilleure que le pouvoir, tu peux alors faire advenir une cité bien administrée. C’est en effet dans cette cité seulement que dirigeront ceux qui sont réellement riches : riches non pas d’or, mais de cette richesse qui est nécessaire à l’homme heureux, c’est-à-dire une vie bonne et remplie de sagesse. Mais si ce sont des mendiants et des gens que leur vénalité porte vers des biens privés qui s’emparent des affaires publiques, croyant qu’il se trouve là du bien qu’il faut accaparer, alors ce ne sera pas possible. »
Platon, La République, VII, 520e-521a
 
 
Ortega se fait, au contraire, le défenseur d’une démocratie libérale — à la condition que les différences soient connues et respectées.
Il revient d’ailleurs sur le principe de Platon, pour l’infléchir vers un respect des places encore plus grand. Le philosophe doit lui aussi rester à sa place, en ne confondant pas l’universel (qui est son objet spécifique) et le général :
« Pour que la philosophie gouverne, il n’est pas nécessaire que les philosophes gouvernent — comme Platon le voulut d’abord — ni même que les empereurs philosophent. Rigoureusement parlant, ces deux choses sont très funestes. Pour que la philosophie gouverne, il suffit qu’elle existe, c’est-à-dire que les philosophes soient des philosophes. Mais depuis environ un siècle [Ortega écrit ceci en 1928-1929], ils sont tout sauf cela ; ils sont politiciens, pédagogues, littérateurs ou hommes de science. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, chap. XIII (n. 1, p. 165-166)
 
Il ne s’agit pas que chacun s’enferme dans son rôle ; il faut faire en sorte — et les efforts sont lourds — de connaître les normes objectives qui déterminent les places respectives.
Autrement dit, on attend du spécialiste qu’il ait une culture générale et une réflexion globale sur son rôle dans la société. Cela lui permettra de ne pas se targuer de ses compétences dans son domaine de spécialisation pour intervenir dans ceux qu’il ne maîtrise pas.
 
« Le jour où l’Europe sera de nouveau gouvernée par une authentique philosophie, — seule chose qui puisse la sauver — on se rendra compte de nouveau que l’homme est — qu’il le veuille ou non — un être que sa propre constitution force à rechercher une instance supérieure. S’il parvient par lui-même à la trouver, c’est qu’il est un homme d’élite ; sinon, c’est qu’il est un homme-masse et qu’il a besoin de la recevoir de l’homme d’élite. »
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, chap. XIII (p. 165-166)
 
Par Sébastien Mallet - Publié dans : Société
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