L'étonnement

Publié le par Sébastien Mallet

 
Avant Aristote, Platon déclarait déjà dans le Théétète que l’étonnement est le sentiment philosophique par excellence.
Au cours du dialogue, Socrate rassure Théétète sur son sentiment d’étonnement face aux découvertes rencontrées :
« Car c’est tout à fait de quelqu’un qui aime à savoir [= le philo-sophe], ce sentiment, s’étonner : il n’y a pas d’autre point de départ de la quête du savoir [= la philo-sophie] que celui-là (...) »
(Théétète, 155d ; GF-Flammarion, tr. fr. de Michel Narcy, 1994, p. 163)
 
Platon illustre ensuite cette idée par la mythologie :
« (...) et celui qui a dit qu’Iris est née de Thaumas n’a pas mal dressé sa généalogie. »
(Ibid.)
 
Il fait ici référence à la Théogonie d’Hésiode (les liens renvoient au remarquable site de Philippe Remacle, où l’on trouve de très nombreuses traductions de textes de l’antiquité) :
« Thaumas épousa Électre, née du profond Océan ; Électre enfanta la rapide Iris (...) »
Thaumas est un Titan, fils de la Terre (Gaïa) et du Flot (Pontos). Il représente l’étonnement, notamment la stupeur que peut susciter la mer.
D’ailleurs, en grec ancien, le fait de s’étonner se dit « to thaumazein ».
 
Quant à Iris, elle est la messagère des dieux, associée à l’arc-en-ciel.
Platon, par un jeu sur les étymologies (qui se trouve dans le Cratyle, 408b), fait d’elle le symbole de la dialectique, qui désigne la démarche par laquelle l’esprit s’élève vers la vérité.
 
La mythologie peut ainsi servir à apporter une illustration à l’étonnement en tant que commencement en philosophie, même si elle ne constitue pas un argument en elle-même.
 
Lorsqu’Aristote fait référence au mythe, dans le texte de Métaphysique, A, 2 étudié en cours, il prend soin d’indiquer que celui qui aime les mythes [= philo-muthos] ne se confond pas avec le philosophe : ce n’est qu’« en quelque manière » que l’on peut les rapprocher.
Ce point commun porte sur la démarche explicative, mais Aristote précise par ailleurs que « les subtilités mythologiques ne méritent pas d’être soumises à un examen sérieux » (Métaphysique, B, 4, 1000a18).
Il s’agit donc pour Aristote de hiérarchiser les différentes pensées, en privilégiant la raison, qui va à l’essentiel.
 

Publié dans sur-la-rive

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Elsa G. 10/09/2007 20:28

Pourrait-on aussi faire le rapprochement entre le sentiment de l'étonnement et l'enfant ? est-ce que l'enfant qui s'émerveille devant le monde ne représente-t-il pas la première attitude que le philosophe doit avoir ?

Sébastien Mallet 10/09/2007 22:56

Ce rapprochement est effectivement une idée intéressante, Elsa, vous faites bien de le proposer. On pourrait d’ailleurs s’appuyer sur un certain nombre d’auteurs pour le développer, à commencer par Bachelard, cité dans un précédent billet.
Précisons toutefois qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle forme d’enfance. Autrement dit, le philosophe ne doit pas chercher à imiter l’enfant, à « faire l’enfant ».
L’enfant s’étonne de tout, mais il ne fait pas ensuite la part des choses : il les prend telles quelles, et passe souvent très vite à autre chose.
L’étonnement philosophique suppose au contraire une réflexion, un retour sur cette prise de conscience. C’est donc une enfance reconstituée qui interviendra, et non une réelle enfance psychologique. Voilà pourquoi, comme le dit Bachelard, la philosophie réclame de constants recommencements — tandis que l’enfance n’a lieu qu’une seule fois.
En outre, si la pensée de l’enfance peut permettre de revenir en amont des opinions convenues et familières dans lesquelles on finit par s’enfermer, elle possède néanmoins ses propres erreurs (notamment la confusion).
Pour le dire brièvement, la philosophie a la lourde tâche d’entretenir à la fois une disponibilité à l’étonnement (fraîcheur de l’enfance) et une réflexion critique qui se nourrit de ses connaissances (maturité de l’adulte).