Le novlangue

Publié le par Sébastien Mallet

 
Big Brother, l’État totalitaire imaginé en 1948 par George Orwell dans son roman d’anticipation 1984, ne se contente pas de surveiller en permanence les individus.
Le « novlangue » (c’est-à-dire la nouvelle-langue) est développé pour contrôler et restreindre leurs pensées.

 
Voici le discours que Syme, l’un des responsables du dictionnaire de novlangue, adresse à Winston, le personnage principal, qui a décidé de résister secrètement :
 
            « Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. La onzième édition ne renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l’année 2050. (...) C’est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « doubleplusbon » [On pourrait aussi dire « tropbon », ou « gravebon »...]. Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n’y aura plus rien d’autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seulement, en réalité un seul mot. Voyez-vous, Winston, l’originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l’idée vient de Big Brother.
            Au nom de Big Brother, une sorte d’ardeur froide flotta sur le visage de Winston. Syme, néanmoins, perçut immédiatement un certain manque d’enthousiasme.
            — Vous n’appréciez pas réellement le novlangue, Winston, dit-il presque tristement. Même quand vous écrivez, vous pensez en ancilangue [= ancienne langue]. J’ai lu quelques-uns des articles que vous écrivez parfois dans le Times. Ils sont assez bons, mais ce sont des traductions. Au fond, vous auriez préféré rester fidèle à l’ancien langage, à son imprécision et ses nuances inutiles. Vous ne saisissez pas la beauté qu’il y a dans la destruction des mots. Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année ?
            Winston l’ignorait, naturellement. Il sourit avec sympathie, du moins il l’espérait, car il n’osait se risquer à parler.
            Syme prit une autre bouchée de pain noir, la mâcha rapidement et continua :
            — Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. (...) Vers 2050, plus tôt probablement, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron n’existeront plus qu’en versions novlangue. Ils ne seront pas changés simplement en quelque chose de différent, ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de qu’ils étaient jusque-là. »
George Orwell, 1984, chap. V
(Folio, trad. fr. par A. Audiberti, 1990, p. 78-80)
 
Orwell a consacré un appendice aux principes du novlangue :
 
            « Le vocabulaire du novlangue était construit de telle sorte qu’il pût fournir une expression exacte, et souvent très nuancée, aux idées qu’un membre du Parti pouvait, à juste titre, désirer communiquer. Mais il excluait toutes les autres idées et même les possibilités d’y arriver par des méthodes indirectes. L’invention de mots nouveaux, l’élimination surtout des mots indésirables, la suppression dans les mots restants de toute signification secondaire, quelle qu’elle fût, contribuaient à ce résultat.
            Ainsi le mot libre existait encore en novlangue, mais ne pouvait être employé que dans des phrases comme « le chemin est libre ». Il ne pouvait être employé dans le sens ancien de « liberté politique » ou de « liberté intellectuelle ». Les libertés politique et intellectuelle n’existaient en effet plus, même sous forme de concept. Elles n’avaient donc nécessairement pas de nom. » (p. 422)
 
Vous pouvez donc déterminer en quel sens Orwell fournit des illustrations intéressantes pour développer la thèse du lien entre la pensée et le langage, que l’on a étudiée en cours.
 
            « Ainsi tous les mots groupés autour des concepts de liberté et d’égalité étaient contenus dans le seul mot penséecrime, tandis que tous les mots groupés autour des concepts d’objectivité et de rationalisme étaient contenus dans le seul mot antipensée. » (p. 429-430)
 

Sans entrer plus avant dans le détail de cette œuvre que je vous invite une nouvelle fois à lire, je citerai un autre principe du novlangue, qui rejoint par certains traits, la pratique actuelle de la « communication » :
            « Au ministère de la Vérité [il va sans dire qu’il ne s’agit que d’une appellation trompeuse], par exemple, le Commissariat aux Archives où travaillait Winston s’appelait Comarch, le Commissariat aux Romans Comrom, le Commissariat aux Téléprogrammes Télécom [sic !] et ainsi de suite.
            Ces abréviations n’avaient pas seulement pour but d’économiser le temps. Même dans les premières décennies du XXème siècle, les mots et phrases télescopés avaient été l’un des traits caractéristiques de la langue politique, et l’on avait remarqué que, bien qu’universelle, la tendance à employer de telles abréviations était plus marquée dans les organisations et dans les pays totalitaires. Ainsi les mots : Gestapo, Comintern, Imprecorr, Agitprop. Mais cette habitude, au début, avait été adoptée telle qu’elle se présentait, instinctivement. En novlangue, on l’adoptait dans un dessein conscient.
            On remarqua qu’en abrégeant ainsi un mot, on restreignait et changeait subtilement sa signification, car on lui enlevait les associations qui, autrefois, y étaient attachées. (...) Comintern est un mot qui peut être prononcé presque sans réfléchir tandis que Communisme International est une phrase sur laquelle on est obligé de s’attarder, au moins momentanément. » (p. 432-433)
 
 
Le questionnaire sur votre rapport à l’écrit a (pour l’instant en tout cas) suscité au moins une réaction unanime : le refus catégorique — parfois à la limite de l’indignation ;-) — de tout projet de réforme du français.
Vous n’êtes apparemment pas (encore) disposés à parler le novfran, et c’est très rassurant. Reste à savoir dans quelle mesure vous participez, au quotidien, à l’entretien du français.
 
Avez-vous des exemples particuliers de menaces d’une telle dérive manipulatrice et réductrice du langage ?
 

Publié dans Langage

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Audrey 21/02/2009 14:46

 
1) Lisez-vous par plaisir ? Si oui, en quelle(s) occasion(s) avez-vous envie de lire ?
En effet, je lis souvent le soir pour m'endormir ça me permet de me reposer de penser à autre chose en général. 
 
2) Qu’aimez-vous lire en priorité ? (romans, essais, presse, BD, sites web, blogs, etc.) Principalement des romans ou des BDs.
 
 
3) Lisez-vous plusieurs textes à la fois sur une même période, ou les uns à la suite des autres ? Oui à la suite, quand j'ai fini un ouvrage je passe directement à un autre. Ce ne sont pas des périodes, c'est permanent.
 
 
4) En quelle(s) langue(s) lisez-vous ? Ma langue maternelle, le français. Parfois certain magazine en anglais.
 
 
5) Y a-t-il des textes associés à des moments importants de votre vie ? Certains textes vous ont-ils fait changer ? On apprend toujours grâce aux livres. Oui quand j'ai lu n poème d'Eluard "la courbe de tes yeux", je me suis sentie calme et reposée, moi qui en général détestait la douceur là j'ai changé du tout au tout! Les BD sont très bien faites, surtout les mangas et parfois ça m'a aidé à ouvrir les yeux sur le sens de l'amitié, du courage par exemple, et même de la volonté.
 
 
6) Pensez-vous que tous les textes se valent ? Même question pour les types d’écrit (livres, magazines, sites web, etc.)
Oui et non.On exprime des choses communes et on parlent de sujets souvent identiques mais tout dépend de nos goûts! Avant je détestais le théâtre et les comédies ne me faisaient jamais rire c'était le rôle des BD pour moi et puis maintenant quand je relis une pièce de Molière je m'amuse toute seule. La qualité est différente sur internet et nous touchent moins en général. 
 
7) L’image ou le son ont-ils plus de force que le texte, selon vous ? Non et oui. Certain livre ne sont pas évidents à comprendre et en général on passe à  côté de l'émotion. Une adaptation au cinéma peut alors énormement nous plaire et nous émouvoir. Néanmoins pour moi la réponse est non, c'est identique. Je me rappelle avoir pleuré en lisant les hauts de Hurlevent et en voyant l'adaptation j'avais été tout aussi touchée.Quelle âme sensible!
 
 
8) Conciliez-vous la lecture et l’écriture ? (marginalia, prise de notes, réactions personnelles, etc.)
Euh je suis encore lycéenne doncoui on rédige "par contrainte" disons. En général non. Quand un livre me plait je peux écrire une note sur mon blog mais je commente surtout oralement avec des amis.
 
9) Écrivez-vous régulièrement (indépendamment du travail scolaire) ? Si oui, sous quelle(s) forme(s) ? (correspondance, poèmes, journal intime, blog, réflexions, fiction, etc.)
Je tiens un journal intime oui, un blog aussi et j'écris des poèmes depuis 2 ans. Tout les jours. 
 
10) Souhaiteriez-vous que d’autres puissent lire ce que vous écrivez ? Si oui, cela concerne-t-il vos amis uniquement, ou n’importe qui ? Si non, pour quelle raison ?
Cela ne me dérange pas. Mon blog est accessible à tous et tout le monde peut aler le visiter(après tout j'ai fait le choix d'en faire un). Mon journal intime je ne le publierai jamais si ça peut répondre à votre question, c'est vraiment personnel il y'a des choses que l'on cachent même à ses mailleurs amis. es poèmes...c'est plus compliqué, j'exprime mes sentiments et ça peut être gênant si un perent le lit!
 
11) Découvrez-vous des aspects de vous-même que vous n’auriez pas connus si vous n’aviez pas écrit ?
Ecrire pousse à inventer et à rêver;je fais cela naturellement mais je le ferai peut être moins que si je n'écrivais pas. Non sinon.
 
12) Pensez-vous que les personnes lisent et écrivent suffisamment, trop ou pas assez ? D’après vous, cela a-t-il évolué au cours des dernières années ?
Dans ma vie lycéenne j'aurai tendance à dire que les jeunes ne lisent pas assez. Mes ams ne lisent des romans que pour le lycée, par contrainte, ils disent qu'ils n'ont pas le temps pour lire des romans et puis il y'a l'ordinaeur et la télévision. Je trouve cela dommage. Je pense en effet que cela évolue! une amie à moi qui à 12 ans a lu Germinal de Zola pour le plaisir alors qu'une amie de 17 ans n'a jamais tanté de lire une page(alors qu'elle le possède).Une autre amie de 12ans a lu la fameuse saga de Stephenie Meyer (Fascination...) que je lui avait conseillé alors qu'elle ne lisait que des BDS! Maintenant elles lient davantage de romans! Il faut motiver les jeunes c'est tout.
 
13) Faudrait-il réformer la langue française pour en simplifier l’orthographe et la syntaxe ? En effet.Mais pas l'orthographe ni la syntaxe.Seulement les règles de grammaire. Néanmoins on s'y plie.Nous n'avons pas une langue facile.
 
 
14) Votre avis est-il représentatif, selon vous, de ce que pensent la plupart des gens actuellement ?
Concernant la question précédente? oui la plupart des gens le pense! Pour ce qui est de la lecture je pense aussi. 
 
15) À quelle question, absente de ce questionnaire, auriez-vous souhaité répondre sur ce sujet ?Et bien quel est votre âge permet peut être de cibler les mentalités non?

gwendoline 11/04/2007 14:14

Peut-être que le fait même de parler de synonymes est un abus de langage ?
parler, énoncer, évoquer, signifie-t-ils réellement quelque chose de commun ? une racine dans l'acte qui semble proche, en effet, mais ils n'ont pas le même sens, et de plus en plus, dans les cours, on entend quand le prof énonce ce terme là ou là : "ba madame, c'est pareil que ..."
 
Le novlangue n'est il pas qu'un signe d'une société qui cherche à simplifier, toujours plus et plus et plus encore, pour manipuler peut-être ou détourner les hommes de la nuance et de la pensée ?
" le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de" la pensée"
Je sors de ce pas mon dictionnaire et j'utilise des nouveaux mots, vite !
avant qu'on les détruise complétement !
Apophtegme, boustrophédon .... je vous aime jolis mots de notre langue française !
Gwendoline

Pierrick 29/03/2007 22:31

Mark Twain :"La différence entre le mot juste et le mot presque juste est la même qu'entre l'éclair et la luciole".Je pense que vous comprenez mon avis sur le novlangue ;-)

Qadri Jean-Philippe 16/02/2007 10:42

1984 d'Orwell : "Inbon fera tout aussi bien"
Erwan Lecoeur, sociologue et auteur du Dictionnaire de l'extrême droite, à paraître le ois prochain chez Larousse, à propos du vocabulaire de Le Pen :
"Sa force est qu'il n'a pas d'autres règles que les siennes propres sur le plan linguistique. (...) L'objectif étant d'être audible partout et toujours, il produit jour après jour un discours qui tranche avec celui des autres. Sa spécialité, c'est l'expression dissonante : une formule qui sonne bizarrement à l'oreille, mais qui "parle" à tous, comme "mondialisme" au lieu de "mondialisation", ou comme "insécurité sociale" (...) Car ce mot [insécurité] a une date de naissance, 1984, et un auteur : Jean-Marie Le Pen (...). Le Pen l'a lancé quand il s'est aperçu que le discours anticommuniste n'était plus porteur pour le front national. Vingt ans après, tout le monde le reprend sans sourciller. C'est ça, la "lepénisation" des esprits : une expression répétée des milliers de fois, qui finit par faire tache d'huile, au point que plus personne ne s'en offusque." (entretien à Télérama, n°2979, 14 fév. 2007)