« Je vaux autant que toi »

Publié le par Sébastien Mallet

 
Nous avons vu, avec Platon, quels dangers pouvait susciter la démocratie.
 
C.S. Lewis nous amène, dans son ouvrage Démo(n)cratiquement vôtre (Screwtape Proposes a Toast), à examiner les faiblesses, voire les vices, de la façon habituelle de parler approximativement de « démocratie ».
Il emploie un tour particulier consistant à rapporter le discours d’un démon à des élèves sur la meilleure manière de pervertir les hommes.

  
          « Démocratie est le mot dont vous devrez vous servir pour les mener par le bout du nez (...). Il ne leur viendrait jamais à l’esprit que le mot démocratie désigne en fait une doctrine politique, voire un système électoral, et que cela n’a qu’un rapport fort lointain et ténu avec ce que vous voulez leur vendre. Bien sûr, il ne faut pas non plus les laisser poser la question d’Aristote, si « l’attitude démocratique » est l’attitude souhaitée par les démocraties ou l’attitude qui contribue à la sauvegarde de la démocratie (...).
            Vous devriez utiliser ce mot uniquement comme formule incantatoire (...). C’est un nom qu’ils vénèrent. Et bien sûr, il est étroitement lié à l’idéal politique selon lequel tous les hommes devraient être traités de manière égale. À vous de vous arranger pour que, dans leur esprit, ils passent imperceptiblement de cet idéal politique à la conviction que tous les hommes sont égaux. »
C.S. Lewis, Démo(n)cratiquement vôtre
(Bâle, Editions Brunnen Verlag, 1985,
trad. fr. d’Étienne Huser, p. 17)
 
Le texte de Lewis pourrait être très mal interprété, en imaginant qu’il rejette l’idée de démocratie, ainsi que l’égalité entre les hommes.
En fait, il dénonce les dérives qu’une notion trop vague de démocratie entraîne. Condamner l’idée selon laquelle « les hommes sont égaux » repose sur la distinction entre le fait et le droit. En effet, si en droit les hommes sont égaux, dans les faits ils ne le sont pas, soit en raison de leur situation initiale, soit — et c’est ce que dénonce Lewis ici — parce qu’ils ne font aucun effort pour cela.
Lewis ne se contente d’ailleurs pas de critiquer la fausse notion de démocratie, il insiste aussi sur ce vice de la pensée qu’est la confusion : ne pas se donner les moyens de distinguer clairement les idées entre elles, c’est courir le risque de glisser, sans s’en rendre compte, d’erreur en erreur, vers la perte de toute autonomie de pensée et d’action.
D’où la nécessité d’une réflexion précise, telle que la philosophie l’exige, pour éviter ces approximations si pernicieuses.
 
Et n’oubliez pas que Lewis se sert ici d’une fiction qui rapporte les propos d’un démon chargé d’enseigner aux apprentis démons les moyens les plus efficaces pour corrompre les hommes. On a affaire à un texte subtil qui énonce des vérités au sujet de la situation actuelle et de ses risques, tout en soulignant le profit que peuvent en tirer les démons dans leur entreprise contre les humains. Il faut donc éviter deux grossières erreurs en lisant ces lignes : d’une part, prendre les propos tels quels comme s’ils énonçaient la conception littérale de Lewis ; d’autre part, croire que Lewis pense systématiquement le contraire de ce qui est dit.


D’après Screwtape — le démon qui était déjà le principal protagoniste d’un précédent ouvrage, intitulé Tactique du diable (Screwtape Letters, 1942) — il faut encourager une certaine forme de sentiment pour parvenir à de telles confusions.
            « Le sentiment en question est, bien sûr, celui qui pousse l’homme à dire : Je vaux tout autant que toi. 
            Le premier et le plus remarquable avantage de cette démarche est que vous incitez ainsi cet homme à fonder sa vie sur un bon et retentissant mensonge. Je ne veux pas seulement dire par là que ce qu’il affirme est faux — que sa bonté, son honnêteté et son bon sens n’égalent pas plus ceux d’autrui que sa taille ou son tour de taille. Je veux également dire qu’il ne le croit pas lui-même. Aucun homme qui déclare : Je vaux tout autant que toi ne le croit vraiment. Sinon, il ne le dirait pas. Jamais un saint-bernard ne dit pareille chose à un bichon, ni un savant à un sot, ni un salarié à un clochard, ni une jolie femme à un laideron. Les seuls êtres qui revendiquent l’égalité, ailleurs que dans l’arène politique, sont ceux qui ont à certains égards l’impression d’être inférieurs aux autres. » (Ibid., p. 18)
 
Ainsi, paradoxalement, la revendication personnelle d’une égalité absolue avec autrui est-elle révélatrice d’un sentiment — fondé ou non — d’inégalité. Cela suppose déjà une altération des facultés de jugement, puisque l’on n’est plus capable d’envisager la situation objectivement.
 
            « La fascinante nouveauté de notre époque est que vous pouvez innocenter ce vice [i. e. l’envie] — lui donner une certaine respectabilité ou même l’élever au rang des vertus — en utilisant le mot démocratique comme formule incantatoire. » (Ibid., p. 19)
 
La démocratie n’est pas mauvaise en elle-même ; c’est ce qui la motive qui peut la pervertir. Si elle est mise au service de l’envie, elle ravage la liberté elle-même.
 
            « Sous son influence, ceux qui, pour une raison ou une autre, se croient dans un état d’infériorité peuvent travailler avec plus d’ardeur et de succès que jamais à abaisser tout le monde à leur niveau. Mais ce n’est pas tout. Sous la même influence, ceux qui tendent vers la plénitude de l’être (ou en seraient capables) vont jusqu’à faire marche arrière, de peur d’être antidémocratiques. Je tiens de source sûre que de jeunes humains en arrivent parfois à étouffer dans l’œuf tout goût pour la musique classique ou la bonne littérature, parce que cela pourrait les empêcher d’être comme tout le monde (...). Ils pourraient (quelle horreur !) devenir des individus. » (Ibid.)
 
Lewis prend soin d’indiquer que cette dérive ne touche pas que les envieux : elle se propage, telle une épidémie, à ceux qui sont enviés, et qui craignent de passer pour des êtres singuliers.
Si les envieux sont coupables de céder à leur ressentiment, les autres ne le sont pas moins d’encourager une telle attitude par leur silence. On pourrait même dire que ces derniers sont doublement fautifs : non seulement ils ne combattent pas cette conception erronée sur la démocratie et l’égalité, mais ils se causent du tort à eux-mêmes en s’empêchant de progresser (alors que leur progrès n’aurait strictement rien changé au ressentiment des envieux, voire aurait pu leur servir éventuellement d’exemple pour s’élever au dessus de leur condition).
En définitive, que l’on soit envieux ou envié, on commet la même confusion sur l’idée d’égalité démocratique. Cette faute généralisée a pour origine une réflexion insuffisante sur l’idée d’égalité.
 
            « Et n’est-il pas plaisant de constater que la démocratie (au sens incantatoire du terme) est en train de faire pour nous [rappelons-le, les diables chargés de pervertir les hommes] le même travail, en utilisant les mêmes méthodes, que les grandes dictatures de l’antiquité ? Vous vous souvenez, sans doute, de ce dictateur grec (on les appelait « tyrans » à l’époque) qui dépêcha un envoyé auprès d’un autre dictateur pour lui demander conseil au sujet des méthodes de gouvernement. Ce dernier emmena l’envoyé dans un champ de blé et là, avec sa canne, se mit à décapiter tous les épis qui dépassaient les autres d’un ou deux centimètres. La leçon sautait aux yeux : ne tolère aucune prééminence parmi tes sujets. Ne laisse en vie aucun homme qui soit plus sage, plus droit, plus célèbre ou même plus beau que le commun des mortels. Abaisse-les tous au même niveau. Tous des esclaves, des numéros, des nullités. Tous égaux (...). Mais actuellement la « démocratie » peut avoir le même effet sans autre tyrannie que la sienne propre. Aujourd’hui, plus n’est besoin d’aller dans les champs avec une canne. Les petits épis rongent les extrémités des grands. Et les grands eux-mêmes se mettent à se ronger pour être comme les autres. » (Ibid., p. 20)
 
La fausse conception de l’égalité démocratique produit donc son contraire, à savoir une tyrannie d’autant plus dangereuse qu’elle n’est plus imposée par un tyran mais par le peuple lui-même. L’avantage (et c’est certainement le seul) de la tyrannie classique est que le peuple a au moins un adversaire précis à combattre en la personne du tyran. Mais vers quel ennemi se tourner lorsque l’on est soi-même responsable de la tyrannie que l’on s’inflige ?
Nous reprendrons cette idée, plus tard dans l’année, en deux occasions au moins :
- tout d’abord, avec le Discours de la servitude volontaire (également nommé le Contr’un) de La Boétie, qui montre dans quelle mesure le peuple est responsable, par son silence et sa passivité, de la tyrannie que le souverain lui impose ;
- ensuite, à propos de La démocratie en Amérique où Tocqueville analyse les processus démocratiques qui tendent à établir une dictature de la masse.
 


Le danger est d’autant plus grand qu’il contamine le système éducatif lui-même :
 
            « Le principe de base de la nouvelle pédagogie est le suivant : il ne faut à aucun prix que les cancres et les fainéants soient traités de façon à se sentir inférieurs aux élèves intelligents et appliqués. Ce serait tout à fait « antidémocratique ». Ces différences entre élèves — il s’agit purement et simplement de différences individuelles — doivent être camouflées. Au niveau universitaire, les examens doivent être conçus de telle façon que presque tous les étudiants obtiennent de bonnes notes. Les examens d’admission [comme le baccalauréat] doivent être conçus de telle façon que tous les citoyens (ou presque) puissent accéder à l’enseignement supérieur, qu’ils aient ou non les aptitudes ou une attirance pour ce genre de formation (...).
            Bref, une fois que cette mentalité du Je vaux tout autant que toi se sera vraiment imposée partout, nous aurons toutes raisons d’espérer l’effondrement même de l’éducation. Tout encouragement à l’étude et toute sanction dirigée contre ceux qui ne veulent pas apprendre seront supprimés. La poignée d’élèves qui voudront travailler en seront empêchés ; qui sont-il pour chercher à dépasser leurs camarades ? Les enseignants — ou devrais-je dire les nurses ? — seront de toute façon bien trop occupés à rassurer et à encourager les cancres pour gaspiller leur temps à donner de vrais cours. À ce moment-là, nous n’aurons plus besoin de nous creuser la tête et de nous évertuer à affliger les humains d’une imperturbable suffisance et d’une incurable ignorance. » (Ibid., p. 21-22)
 
Les démons, qui font preuve eux aussi de paresse, n’attendent qu’une chose : que les hommes se soient débrouillés pour se ruiner eux-mêmes, sans qu’il n’y ait plus besoin du moindre effort pour les mener à leur perte.
 
Je terminerai en rappelant le principe selon lequel les fautes vont par deux : une par excès, l’autre par défaut. La plupart du temps, les hommes pour en éviter une se précipitent dans l’autre.
Ce texte de Lewis ne doit pas conduire à faire l’apologie de l’inégalité entre les hommes, ni d’un système politique fondé sur une hiérarchie (dont il faudrait d’ailleurs trouver un critère pour la justifier).
La distinction essentielle, encore une fois, porte sur le fait et le droit : si les hommes sont égaux en droit, il ne s’agit pas d’imposer un nivellement égalitariste dans les faits ; à l’inverse, si les hommes sont inégaux dans les faits, il ne faut pas chercher à en faire un système de droit.
 
 
Ce billet est un peu plus long que les précédents, mais ceux qui auront fait l’effort de le lire en entier auront compris que deux ou trois courtes phrases n’auraient pas valu autant que ces quelques dizaines de lignes, qui elles-mêmes sont loin de valoir autant que la lecture de l’œuvre elle-même...
 

Publié dans Société

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