« Parler vrai »

Publié le par Sébastien Mallet

 
Ce texte de Georges Picard permet d’illustrer les dangers de faire passer le statut de la personne avant le contenu de ses propos.
 
            « Il y a quelques années, un a priori idéologique exigeait de savoir avant toute chose qui était le locuteur, d’où il parlait. Sa situation sociale et intellectuelle, notamment dans la lutte des classes, déterminait l’importance et le sens de son discours. Les mêmes paroles prononcées par un notable bourgeois n’auraient pas eu une signification identique dans la bouche d’un prolétaire. Les mots étaient, en quelque sorte, préconditionnés par l’identité idéologique de celui qui les prononçait. Aussi vit-on beaucoup de bêtises approuvées quand elles venaient d'un frère de classe, et autant de paroles sensées sifflées parce qu’elles émanaient d’un ennemi. Dans les années 68, il suffisait d’annoncer son origine ouvrière en milieu étudiant pour bénéficier d’un accueil respectueux, voire flagorneur, qui ouvrait la possibilité de dire à peu près n’importe quoi sans risquer d’être ouvertement contredit. J’imagine que, vingt ans plus tôt, le statut proclamé d’ancien Résistant jouait un rôle comparable, et que, cinquante ans auparavant, le fait, pourtant assez général, d'avoir fait la guerre dans les tranchées, donnait un prestige incontestable à celui qui voulait avoir raison contre les « planqués ». On a même connu une époque où être de l’Académie française constituait en soi un privilège dans l’ordre de la raison !
            Aujourd’hui, la démagogie permet de décliner avec avantage les malheurs de notre existence. « Moi qui n’ai pas eu la chance de faire des études...» est un sésame efficace devant une assemblée d’intellectuels diplômés. Si vous vous proclamez SDF ou séropositif, vous serez écouté par n’importe quel public avec une bienveillance à laquelle la richesse et la santé ne sauraient prétendre [Note de l’auteur : Toute pitié facile mise à part, on ne voit pas en quoi le malheur, en tant que tel, donnerait raison. Être chômeur éclaire sur la misère sociale, pas sur la façon d’y remédier]. Il est vrai que, dans nos sociétés démocratiques, rares sont les citoyens qui ne cultivent pas la mauvaise conscience de ne pas être ce qu’ils ne sont pas, dès lors qu’ils font partie du monde majoritaire. Si vous appartenez à une minorité forcément exploitée, minorité linguistique, religieuse, sexuelle, culturelle, sociale, physique, etc., vous serez tenté de transformer votre destin en argument. Ce n’est pas loyal, mais c’est humain et, surtout, efficace dans un débat où dire la vérité importe moins que parler vrai. »
Georges Picard, Petit traité à l’usage de ceux
qui veulent toujours avoir raison, « Qui parle ? »
(Paris, José Corti, 1999, p. 39-41)
 
            Le relativisme radical soutient que la vérité dépend uniquement du point de vue de chacun. Dans cette perspective, le discours le plus pertinent qui soit n’aurait pas plus de valeur que la pire des opinions. Le simple fait d’énoncer une chose la rendrait vraie, au nom du principe de la liberté d’expression [nous reviendrons sur cette prétention illégitime dans le cours sur la liberté].
            Georges Picard nous décrit la continuité de ce processus : puisque tous les propos se valent, c’est désormais le statut du locuteur qui fait le partage. Dans ce règne du subjectivisme, la personne devient ainsi son principal argument, la seule raison de son discours, qui lui permet à ses yeux d’avoir raison des autres. On n’argumente plus une thèse, on fait simplement part de son expérience personnelle.
            Examiner rationnellement la validité de ce qui est dit serait alors interprété comme une remise en cause de l’individu lui-même.
 
            Ce « parler vrai » est donc doublement illusoire : il néglige non seulement la vérité des propos, mais aussi l’exercice même de la parole, puisqu’il suffit d’avancer son statut pour prétendre avoir raison.
 

Publié dans Raison

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