Dimanche 17 décembre 2006
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En complément du cours sur le désir, voici quelques distinctions sur l’amour, élaborées dans Les quatre amours de C.S. Lewis, grand écrivain britannique et ami de J.R.R. Tolkien.
L’amour ne varie pas seulement selon son objet (affection, amitié, eros, agapè) mais aussi selon ses modalités. Lewis travaille ainsi la distinction entre amour donneur et amour demandeur.
L’amour donneur consiste à vouloir faire le bien de quelqu’un (c’est traditionnellement le plus valorisé car il fait preuve de générosité).
L’amour demandeur se tourne vers ce qui peut nous faire du bien pour réclamer son aide.
Mais Lewis ne s’en tient pas à une description figée de cette distinction : il indique ensuite à quel point chaque amour peut jouer sur l’autre.
En effet, l’amour donneur est lui aussi demandeur puisqu’il a ce besoin de donner : il demande à autrui d’accepter ce don. Cela me fait du bien de faire du bien.
De façon réciproque, l’amour demandeur est un don qui permet à autrui d’exercer son amour donneur.
Si l’égoïsme se manifeste généralement comme un excès d’amour demandeur (au sens où l’on veut tout pour soi), c’en est un autre aspect — tout aussi dangereux — que de prétendre n’avoir besoin de personne, c’est-à-dire déclarer être totalement indépendant en rejetant l’aide des autres. Accepter l’amour d’autrui est une forme d’amour donneur.
Prenons un exemple et appliquons cette distinction vivante à l’amour entre parents et enfants.
Traditionnellement, on dira que les parents manifestent un amour donneur en voulant le bien de leurs enfants, tandis que ces derniers sont dans un amour demandeur puisqu’ils attendent que leurs parents s’occupent d’eux.
Lewis prend soin de préciser le double mouvement de l’amour. Les parents sont demandeurs dans la mesure où ils espèrent que leurs enfants acceptent cet amour, tandis que les enfants font preuve d’un amour donneur en offrant à leurs parents la possibilité d’exercer leur amour. Se laisser aimer suppose d’être capable d’une forme d’abandon à cet amour qui est don.
On doit par conséquent tenir compte de la réciprocité de l’amour donneur-demandeur (qui demande à être donné) et de l’amour demandeur-donneur (qui donne à demander).
Mais Lewis ne veut pas faire d’une de ces formes d’amour un absolu. Dès lors que l’amour se recherche lui-même (devenant sa propre idole), il risque d’être tyrannique.
- L’amour demandeur devient égoïste s’il attend tout d’autrui, sans rien faire par soi-même. Cette condamnation n’est toutefois pas nouvelle.
- Or Lewis montre qu’un tel excès menace également l’amour donneur, pourtant généreux. Si l’amour donneur a besoin que l’autre ait besoin de lui, il pourrait devenir démesuré en voulant maintenir l’autre sous sa coupe. L’amour donneur se pervertit lorsqu’il ne veut plus le bien de la personne en tant que tel, mais exige d’être le seul à pouvoir lui faire du bien. Ce serait le cas de parents voulant que leurs enfants restent dépendants d’eux, en les faisant culpabiliser s’ils tentent d’acquérir leur propre autonomie. L’amour donneur doit accepter de ne pas donner toujours. Il ne doit pas devenir son unique fin. Pour le dire autrement, c’est aussi un don que de savoir parfois quand ne pas donner.
Cette mise en garde contre un enfermement de l’amour sur lui-même par intérêt s’accompagne d’une nouvelle distinction, donnant lieu à une troisième forme d’amour : l’amour d’appréciation.
Il consiste à contempler la chose en elle-même, à apprécier ce qu’elle est et le fait qu’elle existe, indépendamment de ce qu’elle peut nous apporter (amour demandeur) ou de ce que nous pouvons lui faire (amour donneur). En d’autres termes, à la différence des deux premières formes d’amour où l’on s’implique directement, l’amour d’appréciation fait qu’on s’oublie soi-même, absorbé par la contemplation de la chose aimée.
L’amour d’appréciation s’accompagne alors d’une forme de désintéressement, dont la contemplation esthétique fournit le modèle. On peut aimer la beauté d’une chose, en elle-même, gratuitement, sans l’envisager dans une perspective personnelle.
Lewis s’appuie sur la différence entre les plaisirs par nécessité et les plaisirs d’appréciation.
- Le plaisir par nécessité est la satisfaction précédée d’un désir (ex : le plaisir de manger après avoir eu faim). Ce type de plaisir suppose donc la présence d’un intérêt personnel, en relation à ce dont nous avons besoin par nature.
- Le plaisir d’appréciation, au contraire, est une joie inattendue (ex : le plaisir de respirer un parfum). Les objets de ces plaisirs sont considérés comme étant dignes d’estime en eux-mêmes.
Lewis précise toutefois que les plaisirs d’appréciation peuvent retomber dans la première catégorie lorsqu’ils sont devenus dépendants de leurs objets. En outre, un tel désintéressement ne doit pas se transformer en détachement par rapport au monde et à autrui.
Par conséquent, sans aller jusqu’au bout de la réflexion de Lewis (qui réclame bien d’autres précisions et qui dépasse le cadre du cours de philosophie), nous voyons que ces trois formes d’amour que sont l’amour donneur, l’amour demandeur et l’amour d’appréciation, loin de s’exclure, ont tout à gagner à se concilier afin d’éviter un enfermement qui leur serait fatal.
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