Le devenir de la Loire

Publié le par Sébastien Mallet

 
Nous avons vu que Nietzsche, dans sa critique de la volonté de dépasser les apparences pour trouver une vérité invariable, reprenait le concept de devenir, que l’on trouve chez Héraclite : « On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve ».


 


 
Descartes a repris cette image, dans un contexte ligérien :
« (...) comme nous pouvons dire que la Loire est la même rivière qui était il y a dix ans, bien que ce ne soit plus la même eau, et que peut-être aussi il n’y ait plus aucune partie de la même terre qui environnait cette eau »
(lettre au P. Mesland, du 9 février 1645 ; AT IV, 165, 2-6).
 
Il pousse donc le principe encore plus loin : non seulement l’eau a passé, mais la terre de la berge a également changé. La rive ne constitue pas un fondement fixe, invariable, en marge du changement.
 
Signalons toutefois que Descartes ne se préoccupe pas ici de la question du devenir mais de la transsubstantiation lors de l’Eucharistie, question de théologie posée par l’un de ses correspondants.
 

Publié dans sur-la-rive

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Pierrick 18/03/2007 08:33

Ma question était mal posée. En effet, je n'aurais pas dû remettre en cause l'existence, mais bien la faculté à raisonner.Si votre réponse est claire, pourtant j'ai toujours du mal à tout saisir.Cela voudrait dire qu'en raisonnant attentivement, en rêve, on pourrait distinguer le vrai du faux (par faux, j'entends certains de nos raisonnements, ainsi que les événements qui se produiraient ) ?Mais dans tous les cas, afin d'être certain d'avoir raisonné justement pendant le rêve, il faudrait d'une part s'en souvenir intégralement au réveil, et revoir totalement le raisonnement que nous aurions eu en rêve pour vérifier qu'il ne comporte pas de défauts ?En fait, j'ai du mal à envisager qu'on puisse être certain de ce qui arrive dans un rêve (systématiquement, j'entends), alors qu'il est si facile d'y être perdu.

Sébastien Mallet 18/03/2007 15:47

Voici quelques distinctions qui devraient vous aider.Tout d’abord, Descartes ne prétend pas que le raisonnement est aussi répandu ou aisé dans un rêve qu’à l’état de veille. Il indique simplement que l’esprit peut connaître des vérités en rêve, ce qui implique la permanence à la fois de l’existence et de l’essence de la substance pensante.Ensuite, vous soulignez la difficulté de se rappeler l’intégralité du rêve. Plusieurs cas de figure sont possibles :- Si vous avez correctement raisonné dans votre rêve, la réflexion était vraie : le fait de l’avoir (totalement ou en partie) oubliée au réveil ne change rien à la certitude à laquelle vous étiez parvenue sur le moment. Cette discontinuité entre le rêve et la veille ne vous permet simplement pas de reprendre le résultat tel quel, puisque vous ne pouvez plus le fonder. D’ailleurs, vous ne vous rappelez pas non plus tous les raisonnements que vous avez pu faire au collège, par exemple, et pourtant cela n’invalide pas rétrospectivement leur vérité. Vous les avez seulement oubliés. La seule chose importante est de ne pas continuer à les prendre pour vrais si vous n’êtes plus capable de refaire le cheminement.- Mais si à votre réveil, vous vous rappelez clairement et distinctement les étapes de votre raisonnement élaboré au cours du rêve, alors il est vrai. Le précepte de dénombrement peut toujours s’appliquer.- Si vous avez raisonné de façon discontinue dans votre rêve — ce qui est très fréquent, comme Descartes le rappelle —, votre pensée ne peut pas être vraie. Cette fois-ci, le manque d’ordre et de continuité ne vient plus de l’oubli au réveil, mais de la suite décousue des idées. Ce défaut de méthode interdit toute certitude : ce n’est pas la mémoire qui est en cause, mais le relâchement de l’esprit.Vos interrogations sont donc parfaitement justifiées dès lors que la continuité entre les pensées n’est plus assurée (soit par l’oubli au réveil, soit par la suite décousue du rêve en tant que tel).Par conséquent, Descartes ne considère pas que l’on puisse être « systématiquement » assuré de la vérité du rêve. Il dit simplement que le rêve n’est pas nécessairement le domaine de la déraison et de l’erreur : un raisonnement peut y être vrai, même si cela est moins fréquent. Dire que c’est possible n’implique pas que ce soit régulier, encore moins nécessaire.Enfin, juste une remarque pour dire qu’une réflexion sur le rêve chez Descartes avait finalement sa place à la suite d’un billet sur le lit de la Loire... ;-)

Pierrick 06/03/2007 15:54

Bonjour, je n'ai pas trouvé d'autre endroit pour poser ma question, mais elle concerne le doute cartésien.Dans ce cours-là, nous avions vu l'argument du rêve, ainsi que sa limite : le fait que, même en l'absence de sensations, les idées abstraites restaient valides.Pourtant, on sait que lorsque l'on rêve, nos réflexions sont exagérées, disproportionnées, et souvent, les résultats auxquels on aboutit sont totalement absurdes, sans que cela ne nous gêne aucunement.Donc voici la question que je me pose : Comment savoir que l'on existe réellement, à partir du Cogito, alors que dans un rêve on ne peut même pas être certain de sa faculté à raisonner?

Sébastien Mallet 16/03/2007 16:46


 

Pierrick, votre question nécessite de rappeler plusieurs choses, dans la perspective cartésienne. Tant pis si c’est un peu long à l’échelle d’un commentaire en blog : les lignes qui suivent ne font pourtant pas le tour de toutes les implications.
Descartes revient, à la fin des Méditations métaphysiques, sur la distinction entre la veille et le sommeil :« Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille : car à présent j’y rencontre une très notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns aux autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu’elle a de coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. Et, en effet, si quelqu’un, lorsque je veille, m’apparaissait tout soudain et disparaissait de même, comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d’où il viendrait, ni où il irait, ce ne serait pas sans raison que je l’estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau, [et semblables à ceux qui s’y forment quand je dors (= passage ajouté par le traducteur)] plutôt qu’un vrai homme. Mais lorsque j’aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d’où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel elles m’apparaissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier le sentiment que j’en ai, avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant, et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucun façon douter de la vérité de ces choses-là, si après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement pour les examiner, il ne m’est rien rapporté par aucun d’eux, qui ait de la répugnance [c’est-à-dire qui soit en contradiction] avec ce qui m’est rapporté par les autres. Car de ce que Dieu n’est point trompeur, il suit nécessairement que je ne suis point en cela trompé. »(Descartes, Méditations métaphysiques, VIème Méditation)
Dans la démarche du doute, l’argument du rêve était délibérément hyperbolique : il suffisait d’un soupçon pour que l’idée sur laquelle il portait fût rejetée.Mais le doute cartésien ne se confond pas avec la philosophie cartésienne : il n’en est que le commencement.
La découverte du premier principe qu’est le cogito permet par la même occasion à Descartes de mettre en place les critères d’une idée certaine : la clarté et la distinction.Ainsi, si une idée est claire et distincte (que nous y pensions en dormant ou à l’état de veille), elle est vraie.Pour Descartes, on peut donc être certain de sa faculté de raisonner, même dans un rêve, dès lors que l’on pense avec méthode.Le raisonnement qui permet de parvenir à la découverte du cogito est donc valide, que l’on rêve ou que l’on soit éveillé : si je rêve, je pense, donc j’existe.
On pourrait se dire que les marques de distinction entre la veille et le sommeil auraient pu être soulignées au cours de la démarche du doute.Mais il faut se rappeler que Descartes ne cherche pas, dans le doute, à montrer que le rêve est différent de la veille ; il veut au contraire faire naître le soupçon, à partir de leur similitude. En d’autres termes, au cours du doute, Descartes ne cherche pas à établir des connaissances, mais à ruiner les fondements des opinions vraisemblables.
Les règles pour penser méthodiquement se situent logiquement en amont des marques de distinctions entre la veille et le sommeil.Les préceptes de la méthode soulignent d’une part qu’il ne faut pas accorder sa créance à une idée avant de l’avoir soigneusement examinée (1er précepte), et d’autre part que l’on doit s’assurer n’avoir oublié aucune étape (4ème précepte).C’est cette continuité que le rêve a du mal à assurer. Mais pour qui est suffisamment attentif, il est possible de raisonner correctement, même en rêve — ce que Descartes a eu l’occasion de faire lui-même.
Par conséquent, celui qui ne s’étonne pas des extravagances de ses réflexions dans un rêve commet une erreur analogue à celui qui, éveillé, n’examine pas avec recul les données de ses sens et qui se contente de ses opinions.