Collectif ou singulier ?

Publié le par Sébastien Mallet

 
            Dans sa Confession d’un philosophe, Marcel Conche a l’occasion de revenir sur son parcours intellectuel, pour étayer ses réflexions :
            « Un jeune homme de dix-huit ans [ou une jeune fille, ça va sans dire ; M. Conche se compare à ses anciens camarades] est, en général, ce que j’appellerai un homme « collectif » : il porte la marque de son milieu et des idées de son milieu, des idées aussi, des habitudes et des goûts des jeunes de son âge, et puis des rencontres, des découvertes qu’il a pu faire, des aventures qu’il a eues. Je ne fus jamais un homme collectif. Je fus, dès le début (...) un être humain singulier, et ainsi je n’ai guère eu de peine, tant que j’étais libre, à m’abstraire d’une société close et à faire le choix de la raison, c’est-à-dire de l’universel. Tout individu humain a vocation à devenir philosophe. Il y a pourtant, comme vous l’observez, bien peu de philosophes, l’homme, la plupart du temps, se laissant asservir aux valeurs de la collectivité : les succès de vanité, les situations de pouvoir, les récompenses d’honneur lui font oublier son essentielle vocation, s’oublier lui-même au bénéfice d’une image, d’un être-pour-autrui insubstantiel. Certes, je suis entré moi-même dans la société et le monde des intellectuels, m’y suis fait une place, mais je ne puis pas dire avoir jamais pris au sérieux les avantages de carrière ou d’honneur que l’on y gagne. »
Marcel Conche, Confession d’un philosophe, chap. XXI
(Paris, Éditions Albin Michel, 2003, p. 163)
 
            Ainsi la singularité de la personne n’apparaît-elle paradoxalement que lorsque l’on dépasse le collectif pour s’élever vers l’universel.
            L’homme collectif ne diffère de son voisin que par des particularités relatives et circonstanciées. Il s’imagine que le repli sur son individualité le « personnalise », alors qu’elle n’est qu’un reflet parmi d’autres de la société dans laquelle il vit. Lorsqu’il dit « je », c’est le « on » anonyme de la masse qui parle. Les quelques particularités auxquelles il s’accroche pour se distinguer des autres ne font que l’inscrire davantage dans le schéma général de la collectivité (en « personnalisant » par exemple ma sonnerie de portable, je ne fais que me couler dans un comportement de masse).
            Il faut pouvoir faire abstraction de ce cadre collectif pour se confronter aux problèmes universels qui sollicitent la raison de chaque être humain, en tout temps et en tout lieu. Ce n’est qu’au prix de cette négation préalable de lui-même qu’il pourra alors construire progressivement sa pensée personnelle.
 

Publié dans Conscience

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