Méditation et tolérance

Publié le par Sébastien Mallet

 
            « Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I, § 2
 
            Descartes ne peut être à la fois engagé dans la vie courante et remettre en doute toutes ses opinions. Il a besoin d’une tranquillité d’esprit pour pouvoir mener ses méditations : il lui faut un isolement et une indépendance intellectuels.
 
            La réflexion nécessite une prise de distance, qui s’exerce également à l’égard de la société. La liberté de pensée ne peut pas œuvrer à plein dans une société où toutes les opinions ne peuvent pas s’exprimer (ne serait-ce que pour des questions de droit), où toutes les hypothèses ne peuvent pas être avancées.
 
            C’est pourquoi Marcel Conche voit dans la classe de philosophie de terminale un espace de liberté intellectuelle :
            « Une société absolument tolérante est une société universelle : les particularités nationales, raciales, religieuses, etc., n’y limitent pas a priori le champ des opinions possibles (dont l’expression est possible). Dans une telle société, tout individu qui soutient une opinion quelconque est prêt à admettre qu’un autre individu quelconque soutienne l’opinion opposée. Telle est la règle fondamentale. Les classes de philosophie que j’ai eues jadis étaient autant de sociétés universelles. Un élève, nouveau Calliclès, eût pu y prendre la défense du gouvernement tyrannique ou soutenir le racisme [note de l’auteur : Mais non l’inexistence des chambres à gaz, puisqu’il ne s’agit pas là d’une opinion mais de la négation d’un fait] — sous la seule condition qu’il consente à argumenter et à rendre les armes lorsque la discussion eût tourné à son désavantage, ce qui n’eût pas manqué ! »
Marcel Conche, « La tolérance française et sa signification universelle »
in Analyse de l’amour et autres sujets, IV
(Paris, PUF, « Perspectives critiques », 1997, 2005, p. 64)
 
            Au quotidien, dans la société, les idées seront en revanche admises sans réflexion (par facilité, etc.), ou rejetées sans être étudiées.
 
            Marcel Conche précise toutefois que la société doit rendre possible un tel espace de tolérance, sans pour autant vouloir se construire sur ce modèle : il est nécessaire que les lois réglementent l’usage de la liberté de pensée.
            « La classe de philosophie est, au sein de la société française, une oasis de complète liberté intellectuelle et de tolérance absolue, tout comme, dans la société athénienne, la société que formaient autour de lui les auditeurs de Socrate. Une fracture existe entre la classe de philosophie et la société française, tout comme elle existait entre la société socratique et la société athénienne. Si, dans une société de réflexion, le racisme peut être avancé comme une thèse relevant, comme toute autre, de la discussion et de l’examen dialectique — ce qui est d’ailleurs une condition pour en faire apparaître la fausseté (laquelle ne doit pas, lorsqu’elle est admise, rester un simple préjugé mais doit être clairement aperçue) —, dans une société d’intérêts et de passions, où le racisme ne serait plus une thèse falsifiable mais un thème de propagande générateur de haine, la tolérance ne requiert pas qu’il y soit toléré. Car, loin que tout soit tolérable pour la tolérance, elle requiert bien plutôt que les germes d’intolérance soient dans l’œuf étouffés.
            Ainsi la société civile n’a nullement à être aussi tolérante que la classe de philosophie qu’elle rend possible. Il suffit qu’elle soit suffisamment tolérante pour que la classe de philosophie, comme société universelle, y puisse exister. »
(Ibid., p. 71-72)
 
 
            Mais si la classe de philosophie est un espace de tolérance à l’égard de l’expression de n’importe quelle conception, elle ne tolère pas les fautes de raisonnement. Ce laboratoire d’idées obéit aux règles de la raison, qui permettent de faire le partage. Une conception ne sera conservée qu’après avoir satisfait aux exigences de cohérence et de précision qui structurent tout raisonnement.
            La tolérance à l’égard du fond des propos se voit donc limitée par la non-tolérance des erreurs sur leur forme logique (qui passent, par contre, souvent inaperçues au quotidien).
 

Publié dans sur-la-rive

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